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Entre bagel et ballet russe, l’immigration d’Europe de l’Est à Montréal

02 juin 2017

Que ce soit par une église aux dômes impressionnants ou par un commerce aux saveurs européennes, la présence des Européens de l’Est à Montréal est visible dans tous les quartiers.

Le port de Montréal 1910.

Aperçu du port de Montréal à partir du marché Bonsecours vers l'ouest
Musée McCord. VIEW-3751.

En 1752, Dominik Barcz apparait dans les archives comme marchand de fourrures polonais. Il serait, à ce jour, le premier immigrant connu en provenance d’Europe de l’Est à s’installer à Montréal. Cette immigration demeure d’ailleurs marginale jusqu’à la fin du XIXe siècle.

La Main et les quartiers ouvriers comme terres d’accueil

À partir de la fin du XIXe siècle, Montréal connaît un boum industriel sans précédent. Les manufactures se multiplient aux environs de la rue Saint-Laurent. Parallèlement, les géants industriels, comme le Grand Tronc ou les usines Angus, dans le domaine ferroviaire, bourdonnent d’activité. Montréal a besoin d’ouvriers, et l’immigration provenant d’Europe de l’Ouest ne suffit plus. Le Canada ouvre alors ses portes aux pays d’Europe de l’Est.

Clifford Sifton

Portrait de l'Honorable Clifford Sifton.
Topley Studio / Bibliothèque et Archives Canada / PA-027942.

Les raisons sont alors multiples pour partir vers l’Amérique. Certains, comme les Ukrainiens, les Roumains ou les Polonais, cherchent à échapper aux conditions de vie difficiles d’un territoire sous la tutelle de l’Empire austro-hongrois. Mais ce sont les gens de confession juive ashkénaze qui fuient majoritairement les persécutions dont ils sont victimes à travers l’Europe. Ils sont d’ailleurs les premiers immigrants non chrétiens à Montréal. Ils arrivent massivement au début du XXe siècle, passant de 7000 en 1901 à 60 000 en 1931. À ce groupe majoritaire s’ajoutent des nouveaux arrivants de confessions religieuses variées et adhérant à différents courants d’idées politiques. Loin de former un groupe homogène, les immigrants d’Europe de l’Est sont Roumains, Polonais, Hongrois, Ukrainiens, Russes; de confession orthodoxe, catholique, juive; apolitiques ou partisans communistes, socialistes, etc.

Magasin Fineberg

Le magasin Fineberg sur la rue Ontario. Deux hommes se tiennent debout devant l'entrée.
Archives canadiennes juives. PC1-6-721.
Ces nouveaux arrivants, souvent ouvriers de métier ou encore paysans, occupent les emplois disponibles au sein des manufactures et des usines montréalaises. Ils s’installent donc dans ces secteurs où le besoin de main-d’œuvre se fait sentir. La Main et l’ancien quartier Saint-Laurent, avec leurs manufactures, accueillent bon nombre d’entre eux. Les quartiers de Pointe-Saint-Charles et d’Hochelaga, avec leurs importantes industries, voient également leur population se diversifier. En outre des milieux de travail, ces nouveaux Montréalais s’organisent autour de lieux de culte, mais aussi d’organisations communautaires ou caritatives séculières. Fait à noter, au début du XXe siècle, les gouvernements ne se préoccupent pas de l’intégration des immigrants. Ceux-ci doivent se tourner vers leur réseau déjà en place ou créer leurs propres repères. Le paysage montréalais est alors redessiné par ces groupes en installation. Les lieux de culte se multiplient et les commerces à saveur européenne bourgeonnent.

Après la guerre…

Angle Saint-Laurent et Sainte-Catherine, vers 1905

Angle du boulevard Saint-Laurent et de la rue Sainte-Catherine, Montréal.
Musée McCord. MP-1978.207.1.22.
La crise de 1930 et les politiques antisémites du gouvernement canadien interrompent cette première vague d’immigrants originaires de l’Europe de l’Est. Il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale et la prospérité économique qui s’ensuit pour voir l’immigration vers le Canada reprendre. Encore une fois, les immigrants d’Europe de l’Est font partie du groupe sélect de caucasiens autorisés à franchir les portes du Canada. Ces nouveaux arrivants ont connu la guerre. Ils sont des soldats démobilisés, des familles déplacées durant le conflit, ou encore, des réfugiés politiques fuyant l’oppression soviétique. Ils se distinguent de leurs prédécesseurs par leur niveau d’éducation plus élevé et leur origine essentiellement urbaine. Ils s’inventent de nouveaux lieux communs et occupent des emplois plus spécialisés.

Les années 1960 et 1970 sont marquées par l’ouverture du Canada à une immigration plus diversifiée. Les politiques discriminatoires canadiennes sont abandonnées et un ministère de l’Immigration québécois (1968) est mis sur pied. Le voyage aérien se démocratise et permet l’accueil de gens des quatre coins de la planète. Or, comme l’URSS limite l’émigration, les Européens de l’Est profitent peu de cette nouvelle effervescence.

Synagogue Chevra Kadisha

Synagogue Chevra Kadisha, coin des rues Saint-Urbain et Sainte-Catherine, Montréal.
Musée McCord. VIEW-10760.

Au tournant des années 1990, l’effondrement de l’Empire soviétique entraine une nouvelle vague d’immigrants en provenance de l’Europe orientale. L’instabilité politique de leur pays d’origine et la quête d’une meilleure qualité de vie les poussent vers le Canada, principalement vers les grandes villes. Dans les années 1990 et 2000, on remarque l’arrivée massive de Roumains et de russophones à Montréal.

Les Montréalais d’Europe de l’Est en chiffres

En 2011, le gouvernement du Québec a réalisé une enquête auprès des ménages de la province. Sur une base volontaire, les gens ont communiqué leur origine. Selon les résultats de cette enquête :

  • environ 10 000 Montréalais se déclarent d’origine autrichienne;
  • environ 7000 Montréalais se déclarent d’origine bulgare;
  • environ 4000 Montréalais se déclarent d’origine croate;
  • environ 20 000 Montréalais se déclarent d’origine hongroise;
  • environ 4500 Montréalais se déclarent d’origine lituanienne;
  • environ 70 000 Montréalais se déclarent d’origine juive (ashkénaze, sépharade ou hassidim);
  • environ 53 000 Montréalais se déclarent d’origine polonaise;
  • environ 38 000 Montréalais se déclarent d’origine roumaine;
  • environ 40 000 Montréalais se déclarent d’origine russe;
  • environ 4500 Montréalais se déclarent d’origine tchèque;
  • environ 27 000 Montréalais se déclarent d’origine ukrainienne.
Références bibliographiques

BIBLIOTHÈQUE ET ARCHIVES CANADA. « Histoire de l’immigration : groupes ethniques et culturels », [En ligne], 13 novembre 2015, [http://www.bac-lac.gc.ca/fra/decouvrez/immigration/histoire-ethniques-cu... (Consulté le 15 février 2016).

LINTEAU, Paul-André. Histoire de Montréal depuis la Confédération, 2e édition, Montréal, Boréal, 2000, 627 pages.

LINTEAU, Paul-André. « Les grandes tendances de l’immigration au Québec (1945-2005) », Migrance, no 34, 2009, p. 30-42.