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De 1880 à 1930, les gestionnaires américains visent les sommets à Montréal

27 février 2020
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L’effervescence industrielle de Montréal attire plusieurs grands gestionnaires des États-Unis. Leurs traces sont encore perceptibles dans le patrimoine bâti ou la toponymie.

Gestionnaires américains - Shaughnessy

Photo d’un groupe d’hommes portant chapeau et costume sur le parvis d’un édifice (église?), des policiers sont présents.
BAnQ. Collection Félix Barrière. P748,S1,P0931.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, Montréal, métropole canadienne, connait un développement industriel phénoménal et une forte poussée démographique. Loin des secteurs industriels bruyants et enfumés, la grande bourgeoisie anglophone et britannique célèbre avec faste ses succès des hauteurs du mont Royal. S’y associent de grands gestionnaires en provenance des États-Unis tels que William Cornelius Van Horne ou Thomas George Shaughnessy. Si l’histoire de la ville a retenu leurs noms à travers la toponymie et le patrimoine bâti, leurs origines américaines restent souvent méconnues.

Viser le nord

Belding, Paul et Co

Publicité pour les soies en Bobines de Belding avec une image de la manufacture au milieu.
BAnQ. Album Massicotte.
On connait peu l’histoire de la majorité des individus et familles d’origine américaine formant un groupe hétérogène, vraisemblablement issu de toutes classes, qui débarque à Montréal entre 1880 et 1931. Malgré les problèmes de fiabilité des sources, les statistiques permettent de discerner certaines tendances. Ainsi, cette immigration, relativement peu nombreuse, enregistre quelques bonds, notamment entre 1911 et 1921 : plus de 12 000 personnes d’origine américaine s’ajoutent aux 29 843 établies en sol québécois, en grande partie à Montréal. Individuellement reconnus pour leurs rôles dans la sphère économique, les grands gestionnaires, bien que peu nombreux et peu représentatifs de l’ensemble, nous permettent d’évoquer l’immigration américaine de cette période.

Sur le plan industriel, les nouvelles méthodes et technologies états-uniennes s’imposent de plus en plus. Des firmes américaines ou canadiennes s’empressent de recruter des gestionnaires américains afin de profiter de leur connaissance et de leur expérience, et de tirer avantage de ces avancées. Leur arrivée coïncide souvent avec l’établissement d’une succursale au Canada qui permet aux entreprises américaines de contourner les barrières tarifaires, d’accéder aux marchés britanniques et de diminuer les coûts de production. De nouvelles usines arborant le nom d’entreprises américaines, comme General Electric, American Locomotive ou American Can, se multiplient. D’ailleurs, le capital américain accapare une place grandissante dans les investissements au Québec, au point de bientôt détrôner la domination des intérêts britanniques.

Viser haut!

Charles Melville Hays

Photo d’un homme d’affaires assis, un coude sur une table et à la main un document.
Archives de la Ville de Montréal. BM001-05-P0896.
Ces grands gestionnaires américains s’associent à la classe dominante montréalaise anglo-britannique. Ils appartiennent aux mêmes clubs privés, aux mêmes conseils d’administration et résident souvent eux aussi à flanc de montagne dans le secteur résidentiel privilégié du Mille carré doré (Golden Square Mile). Sans surprise, les ouvriers et les employés, et les francophones en général, ont tendance à les voir plus « comme patrons ou comme anglophones que comme Américains », selon l’historien Paul-André Linteau.

C’est ainsi que le flamboyant William Cornelius Van Horne, président du Canadien Pacifique (1888), brille au sein des grandes fortunes montréalaises. D’origine modeste, il se hisse au sommet de l’administration ferroviaire états-unienne, avant d’accepter de diriger la construction de la ligne principale du chemin de fer du Canadien Pacifique en janvier 1882. Outre sa précieuse collection d’art, Van Horne étale sa richesse par la construction d’une somptueuse résidence rue Sherbrooke. En 1973, le scandale de la démolition de cette maison sensibilise toute une génération à la préservation du patrimoine bâti. Thomas George Shaughnessy, l’administrateur rigoureux que Van Horne fait venir en 1882, prend la relève de la présidence du Canadien Pacifique en 1899. Sa luxueuse demeure sur la terrasse Sherbrooke est désormais intégrée au Centre Canadien d’Architecture de Montréal. Van Horne et Shaughnessy ont aussi chacun une rue et un parc dédiés à leur mémoire.

La compagnie du chemin de fer du Grand Tronc confie elle aussi sa restructuration à un Américain. Charles Melville Hays est un administrateur rompu aux méthodes américaines, qu’on dit « plus dynamiques et moins empreintes de scrupules que celles des systèmes britanniques », rapporte son biographe Theodore D. Regehr. Pour assumer la direction générale, il arrive à Montréal le 1er janvier 1896 et s’y installe avec sa famille. Président de la compagnie en 1909, il occupe un hôtel particulier de la rue du Musée (autrefois avenue Ontario) dans le Mille carré doré. Mort à bord du Titanic en 1912, ses funérailles en grande pompe sont l’occasion de louanger son statut social enviable... sans tenir compte des controverses liées à son administration!

De multiples ascensions

Édifice Aldred

Carte postale colorisée montrant l’édifice Aldred la nuit.
BAnQ. Notice 0002629296.
Résidant à une adresse plus modeste de la rue Sherbrooke, Paul Frank, de la Belding, Paul and Company, descend aussi la côte pour se rendre à ses bureaux ou son usine. Arrivé à Montréal en 1877, il établit la première manufacture de soie au Canada, filiale de l’entreprise démarrée par les frères Beldings aux États-Unis. Sise sur le bord du canal de Lachine, la manufacture tire avantage de la force motrice de l’eau comme source d’électricité. Des agrandissements successifs transforment le site en un vaste complexe industriel. Une publication de 1886 affirme qu’on peut trouver, dans ses bureaux et salles d’exposition de la rue Saint-Jacques, des soies de grande qualité. Montréal lui servant de tremplin, la compagnie étend ses activités à Winnipeg, Toronto, et Vancouver. Comme membre du Saint-James Club, ou de conseils d’administration tels que celui de l’Association des manufacturiers de Montréal, Paul Frank semble bien s’intégrer dans les réseaux de l’élite. Dans la publication Industries of Canada, on dit même qu’il est « bien connu » et « populaire » dans les cercles commerciaux.

Dernier exemple, le formidable gratte-ciel Art déco de 23 étages de la place d’Armes qui se découpe dans le ciel montréalais, l’édifice Aldred (1929-1931), du nom de l’Américain John Edward Aldred. D’origines modestes, l’homme d’affaires en vient à jongler avec d’importants intérêts aux États-Unis et au Québec. Il devient l’un des fondateurs de la Shawinigan Water and Power Company et en assume la présidence en 1908. Dès 1903, la compagnie fournit de l’électricité à Montréal. Aldred, qui ne réside cependant pas en permanence à Montréal, peut, lors de ses séjours dans les années 1910, déposer ses valises dans la luxueuse maison d’appartements Linton... de la rue Sherbrooke. Comme quoi, de passage ou à demeure, les grands gestionnaires américains visent les sommets!

Références bibliographiques

LEWIS, Robert. Manufacturing Montreal, The Making of an Industrial Landscape, 1850-1930, The Johns Hopkins Press, Baltimore, 2000, 336 p.

LINTEAU, Paul-André. « Les migrants américains et franco-américains au Québec, 1791-1840 : un état de la question », [En ligne], Revue d’histoire de l’Amérique française, no 53, vol. 4, 2000, p. 561–602.
http://www.erudit.org/revue/haf/2000/v53/n4/005536ar.pdf