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Wanda Stachiewicz et l’Institut polonais des arts et des sciences au Canada

02 juin 2017

Pendant et après la Seconde Guerre mondiale, des intellectuels de l’élite polonaise trouvent refuge au Canada et organisent la vie culturelle polonaise à Montréal. Parmi eux, une femme…

Wanda Stachiewicz, 1978

Photo de Wanda Stachiewicz, qui regarde de côté
Archives de la Bibliothèque polonaise Wanda-Stachiewicz
Dans ses mémoires, Journey Through History, Wanda Stachiewicz raconte les conditions de sa traversée de l’Europe vers Montréal : « Le train est entré dans la vieille gare Bonaventure dans le centre-ville. C’était le 13 juillet 1940, par un après-midi chaud et humide. Nous avions voyagé depuis l’Angleterre sur un navire polonais, le MS Batory, qui avait été affrété après l’intense bombardement pour transporter depuis Londres des enfants anglais et quelques mères. Comme c’était un navire polonais, 18 épouses et enfants de militaires polonais de haut rang étaient aussi à bord. » Wanda fait alors partie des rares immigrants polonais à traverser l’Atlantique durant la Seconde Guerre mondiale.

L’immigration polonaise en temps de guerre

Débutée à la fin du XVIIIe siècle, l’immigration polonaise vers le Canada se modifie dans les années 1920. Jusque-là composées essentiellement d’immigrants d’origine paysanne et sans le sou, les vagues d’expatriés changent et sont alors constituées de gens instruits, parlant souvent le français et l’anglais. Ce flot migratoire perdure jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. L’immigration polonaise est alors considérablement ralentie.

En 1939, la Pologne est envahie et partagée entre l’Allemagne et l’Union soviétique. Par millions, les Polonais sont déplacés vers la Sibérie, les camps de concentration ou les camps de travaux forcés. Privilégiée, Wanda Stachiewicz est l’une des rares réfugiées accueillies en sol canadien durant la guerre.

Mère et combattante

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Exemplaire des Mémoires de Wanda Stachiewicz
Archives de la Bibliothèque polonaise Wanda-Stachiewicz

Fille du recteur de l’Université Jan-Kazimierz à Lvov, Wanda Stachiewicz est, en 1939, femme du chef de l’état-major de l’armée polonaise. Au début de la guerre, elle s’investit dans la résistance contre l’envahisseur, tout en assurant la sécurité de ses trois enfants. Dans l’incapacité de communiquer avec son mari et sentant la situation s’envenimer, Wanda décide de fuir la Pologne : « Et ainsi, sans foyer et accablée, j’ai traversé la frontière roumaine de nuit, accompagnée de mes trois enfants. Dans la forêt, approchant la ligne de démarcation, nous nous sommes penchés et nous avons embrassé la terre sombre. Mes fils en ont pris une motte pour accompagner le triste exil. Ma petite fille, fatiguée et somnolente, mais heureuse dans son inconscience, a serré contre elle son ourson, le dernier cadeau de son père. »

Après un périple à travers l’Europe, elle quitte l’Angleterre avec ses enfants vers Montréal. À son arrivée, Wanda est accueillie au couvent du Sacré-Cœur, situé dans l’ancien village du Sault-au-Récollet. Sans le sou, elle échange ses services de professeure de piano contre l’aumône des Sœurs. Progressivement, elle établit un nouveau réseau parmi l’élite montréalaise et polonaise.

Une femme parmi les hommes

Wanda Stachiewicz - événement

Wanda Stachiewicz (2e de la rangée du bas), assise parmi ses collègues masculins, lors d’un évènement non identifié. Il pourrait s’agir de l’inauguration de l’Institut polonais des arts et des sciences au Canada.
Archives de la Bibliothèque polonaise Wanda-Stachiewicz
En plus de son travail quotidien, Wanda s’investit dans la fondation de l’Association des femmes polonaises réfugiées de guerre, qui deviendra la Société des Polonais en exil. Grâce à ses contacts à l’Université McGill, elle offre un cours de culture polonaise. Outre ces réalisations, elle rêve de fonder une institution culturelle polonaise à Montréal.

Quatre années après son arrivée, Wanda réalise son ambitieux projet. Pour ce faire, elle cogne à la porte de nombreux hommes influents, dont le président de l’Université McGill qui accepte d’accueillir l’organisme en ses murs. Elle acquiert également l’appui du célèbre professeur Wilder Penfield, directeur de l’Institut de neurologie de McGill et membre de l’Académie polonaise. L’Institut polonais des arts et des sciences au Canada est fondé en 1943, en plein conflit mondial. Il vise alors la défense de la cause polonaise et de la liberté de l’homme ainsi que le rayonnement de la culture polonaise. L’établissement devient rapidement un lieu de rencontre incontournable pour les intellectuels polonais. Nombre d’entre eux arrivent après la guerre, lorsque la Pologne tombe sous le joug soviétique. Parmi eux, le mari de Wanda, qui retrouve sa famille en 1948.

Wanda-Stachiewicz - Bibliothèque polonaise

La Bibliothèque polonaise Wanda-Stachiewicz située au 3479, rue Peel, à Montréal.
Archives de la Bibliothèque polonaise Wanda-Stachiewicz
Au terme du conflit mondial, Wanda fonde la Bibliothèque polonaise, partie intégrante de l’Institut, où elle travaille jusqu’à la fin de ses jours. Centenaire, Wanda décède en 1996. L’établissement est alors renommé en son honneur, Bibliothèque polonaise Wanda-Stachiewicz.

Merci à Stefan Władysiuk, de la Bibliothèque polonaise Wanda-Stachiewicz, d'avoir contribué à la recherche au contenu de cet article.

Ces enfants d’ailleurs

En 1992, l’écrivaine québécoise Arlette Cousture écrit une fiction en deux tomes (Ces enfants d’ailleurs, 1992 et 1994) sur l’immigration polonaise durant la Seconde Guerre mondiale vers le Canada et notamment vers Montréal. Le premier tome s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires au Québec et en France. L’ouvrage a aussi été porté à l’écran par Jean Beaudin en 1996.

Ces enfants d’ailleurs, [Enregistrement vidéo], réalisateur : Jean Beaudin, Montréal, Montréal Malofilm Vidéo, 1998, vidéocassette VHS, 91 min.

COUSTURE, Arlette. Ces enfants d’ailleurs, Montréal, Libre expression, 1992.

Références bibliographiques

DEMBINSKA, Magdalena, et Katrazyna KARNASZEWSKA. « Les Polonais du Canada. Vagues migratoires et vie de la diaspora », dans BERTHIAUME, Guy, et autres. Histoires d’immigrations au Québec, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2012, p. 77-94.

DOMANSKI, Maciej. The Construction of Social Reality in Minority Discourse: Polish Immigrants in Montreal, Thèse de doctorat (anthropologie), Université de Montréal, 2003. xii, p.120 et les suivantes.

STACHIEWICZ, Wanda. Journey Through History. Memoirs, Canadian Polish Research Institute, Toronto, non daté, 200 pages.