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Une sage-femme allemande dans le Montréal victorien

02 juin 2017
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Les récits de Charlotte Führer ont sans doute fait sourciller ses contemporains. Aujourd’hui, ils sont l’occasion de jeter un regard sur l’histoire d’une Allemande au cœur du Montréal victorien.

Charlotte Führer - couverture livre

Couverture du livre de Charlotte Führer, édition de 1881.
http://eco.canadiana.ca/view/oocihm.03267
En 1881, le livre The Mysteries of Montreal. Being Recollections of a Female Physician est publié par Lovell&Son. L’ouvrage signé Charlotte Führer semble connaître un tirage limité. Cette sage-femme d’origine allemande y consigne des récits de naissances peu reluisantes à l’époque du Montréal victorien. En publiant ses mémoires, l’auteure dit vouloir lancer un avertissement à toutes les bonnes âmes susceptibles de faire un « faux pas » qui pourrait les mener vers la misère et les remords.

Bien qu’il soit difficile de départager le vrai du faux dans les histoires rapportées par Führer à propos de sa propre vie ou de celle d’autrui, ses mémoires nous permettent d’explorer quelques aspects du Montréal de la seconde moitié du XIXe siècle.

Une Allemande à Montréal

Pour ce que l’on sait de la vie de Charlotte Führer, elle nait Johanne Louise Charlotte Heise à Hanovre en Allemagne en 1834. Après un passage comme domestique dans une famille d’Hambourg, elle se marie à Ferdinand Adolph Führer (qu’elle nomme Gustav Schroeder dans son livre). Comme plusieurs germanophones de l’époque, le couple tente sa chance vers le Nouveau Monde et choisit d’abord les États-Unis. Les échecs commerciaux du mari poussent les Führer à faire un bref retour en Allemagne où Charlotte suit sa formation de sage-femme. Ils décident, en 1859, de retourner en Amérique et choisissent Montréal :

Charlotte Führer - Lovell

Extrait de l’annuaire Lovell de 1866-1867. On peut y lire C. Führer, sage-femme, domiciliée au 6, rue Sainte-Élizabeth
Bibliothèque et archives nationales du Québec.
About this time a friend of my husband’s informed us […] that in Montreal I would be likely to find, not only a pleasant city, but a people more European in style and custom, also a capital field for the exercise of my profession. 
[Vers cette époque, un ami de mon mari nous a informés qu’à Montréal nous serions susceptibles de trouver, non seulement une ville agréable, mais des gens au style et aux habitudes plus européens, et aussi un terrain idéal pour l’exercice de ma profession.]

La métropole compte alors une communauté d’environ 300 Montréalais d’origine allemande, majoritairement installés aux environs de la rue Saint-Laurent près du port. Le couple Führer fait de même et occupe une maison rue Sainte-Élizabeth, juste au nord du Champ-de-Mars.

Rue Saint-Laurent 1895

La rue Saint-Laurent à l'angle de la rue Craig.
Wm. Notman & Son. Musée McCord, VIEW-2698.

Depuis 1835, la Société allemande de Montréal regroupe l’élite de la communauté, parmi laquelle on trouve plusieurs médecins. L’association a pour principale mission l’accueil des immigrants allemands. Lorsque Führer dit s’être rapidement présentée aux « leading members » [membres influents] de la communauté, elle fait peut-être référence à cette organisation. Elle dit y rencontrer l’appui nécessaire d’un imminent docteur qui l’aide à lancer sa carrière comme sage-femme à Montréal.

Naitre dans le Montréal victorien

Charlotte Führer arrive à une époque de transition dans l’univers des naissances en Amérique. Jusque-là respectées, les sages-femmes sont progressivement écartées des parturientes et coupées d’un savoir médical en plein essor. Certains hommes médecins s’arrogent ce champ de pratique lucratif et condamnent le travail des accoucheuses considérées comme des charlatans.

Führer se choque d’ailleurs de cette présence masculine lors de ses propres accouchements aux États-Unis. C’est l’une des raisons qui la poussent à accomplir sa formation comme sage-femme :

I had often while in America wondered why the ladies of that Republic (so advanced and enlightened in everything else) should submit to a practice so revolting, so contrary to all ideas of morality and refinement as is the system of man-midwifery so widely practiced in the United States.
[Quand j’étais en Amérique, je m’étais souvent demandée pourquoi les dames de cette république (si avancée et si éclairée dans toute autre chose) devaient se soumettre à ce système de l’obstétrique tenue par des hommes, une pratique si révoltante, si répandue aux États-Unis et tellement contraire aux idées de moralité et de raffinement.]

Il faut savoir qu’à la même époque les sages-femmes d’Europe sont reconnues par le corps médical. Au contraire, les accoucheuses montréalaises du XIXe siècle n’ont pas la cote auprès des médecins et des femmes, particulièrement celles des classes aisées. Comme en témoignent les récits de Führer, les sages-femmes qui ont l’opportunité de travailler en collaboration avec un homme docteur héritent des cas les moins reluisants de la pratique, comme les naissances illégitimes. Charlotte Führer tient à même sa maison ce qu’on appelle une maternité. Ces lieux sont alors reconnus comme le refuge des mères jugées indignes et désespérées.

Les dessous du Montréal victorien

Charlotte Führer - Mme Skead et son bébé

Mme Skead et son bébé
Wm. Notman & Son. Musée McCord, II-70158.1.

À la lecture de ses mémoires, il est évident que Führer défend les principes de la morale victorienne, parmi lesquels le sexe hors mariage est une faute gravissime. Elle met en scène différents personnages des classes aisées du monde anglophone montréalais, allant de la jeune bourgeoise amoureuse d’un homme de rang inférieur au don Juan qui passe de conquête en conquête. Ses clichés mettent en lumière le côté sombre d’une époque où la respectabilité des femmes a valeur d’or et où les vices sont soi-disant l’affaire des plus démunis. Ses histoires témoignent aussi de la condition des femmes et des enfants. Soumises à l’autorité du père et du mari, les mères fautives sont bannies de leurs familles ou vivent avec l’éternel souvenir d’un enfant abandonné à l’adoption, pendant que les bambins tentent de survivre aux conditions de vie pénibles réservées aux orphelins.

La littérature au XIXe siècle

Place d'armes 1890

Vue de la place d'Armes depuis  les marches de l'église Notre-Dame
Wm. Notman & Son. Musée McCord. VIEW-2221.1.
Le Montréal victorien connaît une production importante de romans d’amour où la moralité et le mariage sont idéalisés. Charlotte Führer se distingue en présentant les contre-exemples de cet idéal.

À l’international, les récits The Mysteries of the Cities sont en vogue. Ce genre débute à Paris avec Eugène Sue et Les mystères de Paris (1842-1843). Ce roman-feuilleton expose les réalités du peuple parisien et connaît un succès transnational. Le genre fait boule de neige. Parmi les romans parus, citons Les mystères de Londres (1843-1844) et The Mysteries in Berlin (1845). Charlotte Führer semble s’être inspirée de ce courant populaire pour rédiger ses propres récits.

Contribution à la recherche : Jean-Christophe Racette. 

Référence des citations : FÜHRER, Charlotte. The Mysteries of Montreal. Memoirs of a Midwife. Peter Ward, ed. Vancouver, University of British Columbia Press, 1984, p. 40 et 41.

Le Montréal décloisonné

L’histoire de Montréal peut parfois donner l’impression d’une mosaïque de communautés évoluant en vase clos ou en opposition. Charlotte Führer donne un bel exemple du Montréal décloisonné où les Montréalais de différentes origines ethniques et sociales se rencontrent.

Charlotte Führer tient une maternité dans un quartier multiethnique à majorité francophone. L’un des principaux personnages de ses récits est Mme Charbonneau, sa voisine canadienne-française. Elle en fait sa principale alliée, son « aide de camp » pour tenir la maternité. Ensemble, elles accueillent et soignent des femmes anglophones des quartiers aisés de Montréal.

Références bibliographiques

BRADBURY, Bettina. « The Mysteries of Montreal. Memoirs of a Midwife by Charlotte Führer (Review) », The Canadian Historical Review, vol. 66, no 4, décembre 1985, p. 593-594.

BERNIER, Jacques. « Vers un nouvel ordre médical », Recherches sociographiques, vol. 22, no 3, 1981, p. 307-330.

FÜHRER, Charlotte. The Mysteries of Montreal. Memoirs of a Midwife. Peter Ward, ed. Vancouver, University of British Columbia Press, 1984, 170 p.
Version de 1881 en ligne : http://eco.canadiana.ca/view/oocihm.03267/3?r=0&s=1

KNIGHT, Stephen. The Mysteries of the Cities: Urban Crime Fiction in the Nineteenth Century, Jefferson, McFarland, 2012, 240 p.

LAFORCE, Hélène. « FÜHRER, Charlotte, The Mysteries of Montreal. Memoirs of a Midwife. Peter Ward, ed. Vancouver, University of British Columbia Press, 1984. 170 p. » Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 39, n° 3, 1986, p. 425-427.

LAFORCE, Hélène. Histoire de la sage-femme dans la région de Québec, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1985, 237 p.

LINTEAU, Paul-André. Histoire de Montréal depuis la Confédération, Montréal, Boréal, 2000, 627 p.

SUTHERLAND, Ronald. « Indiscrétions montréalaises : Maria Monk, Charlotte Führer », Études françaises, vol. 27, no 3, 1991, p. 65-72.