Un site du Centre d'histoire de Montréal

Plumeau et bonnet blanc ou le passage de bonne à aide familiale

20 janvier 2016
Temps de lecture

Bonne ou aide familiale, cette travailleuse fait partie de la réalité montréalaise depuis des siècles. Cette profession peu reconnue a cependant évolué au fil du temps et a su gagner ses galons.

Aides familiales - service du thé

Photographie de profil d'une femme prenant le thé (à droite) et de la femme lui servant le thé (à gauche).
Service du thé, copié en 1888. Musée McCord, II-88120.0.
Le portrait revient souvent dans l’imaginaire collectif : une jeune femme portant une robe noire et un tablier blanc, habillement typique accompagné d’une coiffe blanche. Servante, bonne, domestique, aide familiale : cette travailleuse, qui a porté plusieurs noms au cours des années, fait partie de la réalité québécoise et particulièrement montréalaise depuis des siècles. Survol d’une profession longtemps peu reconnue, mais qui a su gagner ses galons au fil du temps…

Réalité des domestiques avant le XXe siècle

Sous le Régime français, la Nouvelle-France compte déjà des servantes parmi sa population. Même si les hommes représentent le tiers des domestiques au XVIIIe siècle (on en dénombre approximativement 3000 à Montréal entre 1642 et 1760), la plupart sont donc des femmes. Parfois engagées dès l’âge de quatre ans, les jeunes filles intègrent le service domestique, perçu comme une forme d’apprentissage. Quand il s’agit d’un enfant, le maître s’engage habituellement à subvenir à ses besoins tant matériels, éducatifs que religieux. Ce dernier accorde rarement un salaire en argent à son employé, préférant lui offrir à la fin de son engagement soit des vêtements neufs, soit un animal domestique. L’engagement des enfants dure normalement jusqu’à leur majorité ou leur mariage.

Aides familiales - résidence de Lewis James Sergeant

Photographie de Sergeant, son épouse et leurs aides domestiques de face dans un jardin bordant une demeure.
1885, Résidence de Lewis J. Sergeant, « Weredale Park », Westmount, QC, 1885. Musée McCord, II-78325.
Le XIXe siècle marque un tournant notable dans les rapports entre maître et serviteur. Alors que, par le passé, les échanges entre les deux se voulaient plus paternalistes, la réalité contractuelle devient dès lors une norme. Toutefois, les règles de conduite et les responsabilités du domestique ne changent guère. Celui-ci doit respect et obéissance à son employeur; il ne peut ni jouer ni boire, tout comme il lui est impossible de s’absenter sans la permission de son supérieur. Les serviteurs (hommes et femmes) représentent, à l’époque, de 6 à 8 % de la population.

Dans les années 1850, la révolution industrielle bat son plein en Amérique du Nord. Les femmes empruntent le chemin de l’usine car, même si cette occupation est bien moins rémunérée que le travail domestique, elle permet d’acquérir une certaine indépendance par rapport au patron : le soir venu, l’employée quitte son travail, contrairement aux servantes en général. Malgré tout, la profession de domestique demeure exercée par des femmes à 90 %.

Le féminisme au service des domestiques

Aides familiales - cours d'arts ménagers

Jeunes femmes en uniforme préparant une recette autour d'une table.
1938, Domestic Science course at the YWCA in Montreal, Quebec, 1938, par Conrad Poirier. Bibliothèque et Archives nationales du Québec, P48, S1, P02275.
Le XXe siècle s’ouvre sur une ère de militantisme en faveur des femmes. En Angleterre, ces dernières ont entamé leur action pour l’obtention du droit de vote. Le mouvement se répand dans le nord du continent américain. Outre la question du vote, les féministes désirent améliorer le sort de leurs congénères, autant sur le plan personnel que professionnel. Le Montreal Local Council of Women entame, entre autres, un travail de reconnaissance du rôle de la femme à l’extérieur de la sphère privée. Dans une même visée, la Young Women Christian Association (YWCA) s’intéresse à la formation des aides familiales en offrant des cours du soir en sciences domestiques. La Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, fondée et dirigée par Marie Lacoste Gérin-Lajoie et Caroline Béïque, met aussi en place, de 1908 à 1911, un bureau de placement pour les domestiques dans le but de faciliter aux femmes l’accès au marché du travail.

Histoire de famille

Marie Lacoste Gérin-Lajoie vers 1915

Portrait buste de Marie Lacoste Gérin-Lajoie
Vers 1915, Portrait de Marie Lacoste Gérin-Lajoie. Bibliothèque et Archives nationales du Québec, P1555, S1, SS2, D34, P11.
La reprise des activités du bureau de placement est opérée en 1933, et ce, jusqu’en 1946 alors que la fille de Lady Lacoste, Marie Gérin-Lajoie, dirige les opérations grâce à l’organisme religieux qu’elle a fondé, l’Institut Notre-Dame-du-Bon-Conseil. L’Association des aides-ménagères naît du même coup. « Que ferons-nous à la mission de la rue Saint-Luc? Nous espérons y développer une œuvre de protection et de formation ménagère pour les jeunes filles », révèlent les archives de cet institut. Dans ces documents, nous trouvons des données prouvant que la demande pour des jeunes employées de maison s’avère plus importante que l’offre. C’est encore plus vrai pendant la Seconde Guerre mondiale : les femmes délaissent le travail domestique pour celui des usines afin de contribuer à l’effort de guerre. Le retour au bercail des soldats forcera les femmes à céder leur place en usine et à reprendre le cours de la vie considérée comme normale à l’époque. À Westmount, le Centre social d’aide aux immigrants, créé par Marie Gérin-Lajoie, prendra la relève de l’Association en 1947, en accueillant et en plaçant des immigrants nouvellement arrivés au pays.

Les aides familiales du nouveau millénaire

Aides familiales - femmes immigrantes vers 1911

Photographie d'un groupe de femmes bien accoutrées faisant la pose.
Vers 1911, Immigrants pour service domestique, par William James Topley. Bibliothèque et Archives Canada, C-009652.
La tâche des domestiques implique de nombreuses responsabilités, comme l’indique cette évaluation effectuée par l’Association des aides familiales du Québec, en octobre 1998 : « Elle [l’aide familiale] est responsable des aspects liés à l’alimentation, à l’hygiène, à la santé, à la sécurité, aux loisirs et au bien-être général [des enfants, des personnes malades et des handicapés de la maison qui l’emploie] », le tout supervisé par la maîtresse des lieux. « Elle doit démontrer une grande disponibilité et être capable de gérer plusieurs tâches en même temps. » De surcroît, l’employée doit exécuter des travaux saisonniers comme la coupe du gazon, le ramassage des feuilles et le pelletage de la neige. Une charge de travail loin d’être négligeable…

Au fil des ans, la profession d’aide familiale a gagné une certaine sécurité sociale sur le plan des normes du travail. Toutefois, une image péjorative est encore accolée à cet emploi. Pourtant, l’importance de ce personnage dans l’histoire du Québec et de l’Amérique du Nord ne saurait être amenuisée. Les films et les livres qui mettent en scène des domestiques ne se comptent plus. Une preuve indéniable de la grandeur de leur rôle auprès des familles, malgré la contrainte d’avoir une présence effacée…

Cet article est paru dans le numéro 41 du bulletin imprimé Montréal Clic, publié par le Centre d’histoire de 1991 à 2008. Il a été rédigé en collaboration avec des stagiaires du cours Stage en milieu professionnel du département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal : Simon St-Michel, Isabelle Dubois et Michel Trottier. Le stage était issu d’une collaboration entre Joanne Burgess, professeure au département d’histoire de l’UQAM, le Centre d’histoire de Montréal et l’Association des aides familiales du Québec. Les stagiaires ont contribué à la recherche documentaire de l’exposition Plus que parfaites, les aides familiales à Montréal 1850-2000 présentée au Centre d’histoire de Montréal et à la publication d’un livre du même titre. Le travail de recherche a été supervisé conjointement par Joanne Burgess, Raphaëlle De Groot et Elizabeth Ouellet.

Les appartements des domestiques

Les appartements des domestiques, à compter du XIXe siècle, ont été fort variés. En effet, les conditions de vie des domestiques dépendaient directement de la situation de leurs maîtres.

Au milieu du XIXe siècle, il n’était pas rare de voir, chez les familles de classe moyenne, une seule chambre pour deux domestiques féminines qui partageaient donc le même lit. Ces chambres étaient mal chauffées, mal éclairées, mal aérées, peu meublées et pas décorées.

Cependant, dans les maisons bourgeoises, les domestiques avaient droit à leur propre chambre qui contenait beaucoup de mobilier. Leurs conditions de vie étaient également meilleures. Dans ces maisons, l’étage des chambres et les chambres elles-mêmes étaient d’un tel confort que les maîtres y logeaient certains de leurs invités à l’occasion.

Beaucoup de chambres de domestiques étaient aménagées sous les combles, peu importe le statut de la famille. Si elles n’étaient pas au grenier, on les trouvait au sous-sol. Les chambres situées sous le toit étaient généralement humides, glaciales ou suffocantes. Celles des sous-sols étaient, elles aussi, bien froides durant la période hivernale.

De petits groupes de domestiques, travaillant dans les maisons des plus fortunés, pouvaient se vanter d’avoir une salle de séjour à leur disposition. Certains d’entre eux pouvaient y recevoir des amis ou un futur prétendant.

Les cuisines étaient des locaux utilisés exclusivement par les domestiques. Certains y travaillaient, tous y mangeaient et beaucoup venaient s’y reposer le soir venu. Encore une fois, il s’agissait de locaux mal aérés et mal éclairés. De plus, la chaleur était souvent écrasante en raison du feu qu’on maintenait tout au long de la journée.

En somme, les appartements des domestiques étaient de moindre qualité. Malgré quelques rares exceptions, ces lieux offraient des conditions de vie difficiles pour la majorité des domestiques.

L'évolution technologique au service des domestiques?

De la fin du XIXe siècle au milieu du XXe, les domestiques de la région de Montréal accomplissaient leur travail avec la seule force de leurs bras. En effet, le nettoyage des maisons se faisait principalement avec des outils manuels. La venue du pouvoir électrique aurait pu simplifier leurs tâches, mais les appareils ménagers électriques ont d’abord servi dans l’hôtellerie et la restauration dès le début du XXe siècle. Survient ensuite la crise économique des années 1930 qui empêche beaucoup de familles d’acheter des appareils.

Il faudra attendre la Seconde Guerre mondiale pour que les domestiques utilisent de façon courante des appareils ménagers électriques. La plupart des écrits révèlent que les tâches n’ont pas été simplifiées. Les maîtres, sachant que les domestiques pouvaient accomplir leur ouvrage plus efficacement, rajoutèrent certaines tâches sur une liste pourtant déjà bien longue…

Références bibliographiques

DE GROOT, Raphaëlle et Élizabeth OUELLET. Plus que parfaites. Les aides familiales à Montréal, 1850-2000, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 2001, 177 p.

LACELLE, Claudette. Les domestiques en milieu urbain canadien au XIXe siècle, Ottawa, Environnement Canada-Parcs, 1987, 278 pages.