Montréal, 1976. Un geste de censure artistique est critiqué à grande échelle. Pourtant, plusieurs citoyennes et citoyens en sont satisfaits et félicitent la Ville. Pourquoi et comment?
Corridart

L’exposition Corridart dans la rue Sherbrooke représente la principale composante du programme Arts et culture du Comité organisateur des Jeux olympiques de Montréal (COJO). Véritable expression de l’art hors des musées, Corridart est un long parcours sur la rue Sherbrooke, entre l’avenue Atwater et les installations olympiques, comprenant 22 œuvres d’art ainsi que des panneaux historiques et des échafaudages thématiques. Une vingtaine d’artistes ont participé à cette revitalisation artistique, historique et culturelle de l’artère montréalaise. Cependant, lors de la fameuse nuit du 13 au 14 juillet 1976, les autorités municipales décident de démanteler plusieurs des installations et de les transporter à la fourrière municipale, sans qu’on avertisse les artistes ou le COJO, qui a commandé l’exposition avec le ministère des Affaires culturelles du Québec.
Complexifier les interprétations historiques
Depuis cet événement, l’Affaire Corridart est principalement interprétée comme l’incarnation de la censure dans le milieu artistique au Québec. Cette censure est toutefois souvent présentée comme émanant uniquement du personnage tyrannique du maire Jean Drapeau. Dans ce contexte, il est important de rappeler que, si Drapeau a réussi à se maintenir à la mairie de Montréal pendant près de 30 ans (de 1954 à 1957, puis de 1960 à 1986), c’est parce qu’il bénéficiait d’un soutien populaire indéniable. Ses politiques heurtant les communautés marginalisées (dans lesquelles s’inscrit l’Affaire Corridart) ont certes causé maintes controverses dans les médias et devant les tribunaux, mais plusieurs Montréalaises et Montréalais ont également appuyé sa vision de la ville. Dans cette optique, des lettres d’opinion citoyennes trouvées aux archives de la Ville de Montréal nous éclairent sur l’Affaire Corridart.
Ces lettres, conservées depuis 1976 dans les archives, témoignent bien de l’importance du démantèlement de Corridart pour les Montréalaises et les Montréalais de l’époque. Elles permettent d’obtenir des réactions immédiates de la population au démantèlement, de donner la parole à des personnes hors des milieux politiques ou médiatiques et de diversifier les perspectives sur l’Affaire Corridart comme événement sociopolitique.
Un appui non négligeable au démantèlement
Corridart - nombre d'appels

Cela signifie-t-il pour autant qu’une majorité de la population montréalaise approuvait le démantèlement de Corridart ? Il est impossible de le déterminer. En effet, il est probable que les correspondances en faveur aient simplement été archivées en plus grand nombre, tout comme il est possible que les opposants aient préféré d’autres canaux de communication (journaux, radio, télévision, manifestations) pour transmettre leur position. Cette analyse ne peut donc pas établir l’opinion globale des Montréalaises et des Montréalais, mais cherche plutôt à donner une voix à ceux et celles qui ont souhaité communiquer leurs émotions et opinions auprès de la Ville en 1976. Un article publié dans The Gazette le 31 décembre 1976 résume d’ailleurs bien l’ambivalence de la population : « The city’s abrupt removal of Corridart installations outraged some Montrealers, pleased others. » [« Le brusque retrait des installations de Corridart par la Ville a indigné certains Montréalais, d’autres s’en sont réjouis. »]
Principales raisons énoncées par les supporteurs du maire
Corridart - message pour

Certaines personnes trouvent aussi que l’exposition est honteuse ou embarrassante et qu’elle ne met pas de l’avant une vision assez propre et polie de Montréal. On parle d’un « dépotoir humiliant », de « linge sale », de « embarrassingly inept things » [« des choses relevant d’une incompétence gênante »]. Quelques commerçants de la rue Sherbrooke écrivent pour qu’on retire l’exposition, qu’ils jugent nuisible à leur image. Les arguments officiels avancés par la Ville pour justifier le démantèlement, c’est-à-dire la sécurité et le respect des règlements municipaux, semblent occuper très peu de place dans les opinions populaires. Il devient donc encore plus évident que cet acte de censure a été posé par la Ville à cause de considérations esthétiques, d’un jugement artistique de la société civile et pour montrer la « meilleure » image de Montréal, celle souhaitée par le maire Drapeau et ses supporteurs.
Ces discours, sur l’esthétique et la sécurité publique, seront remobilisés lors du procès tenu en 1981 à la Cour supérieure du Québec, après que 13 artistes ont intenté des poursuites contre la Ville de Montréal. Le 26 janvier 1981, la Ville convoque cinq témoins pour formuler sa défense. Ces personnes reprennent plusieurs idées contenues dans les télégrammes et les lettres envoyés en 1976 : l’un dit que ça l’a « artistiquement blessé », une autre que c’était « affreux » et « un danger certain pour le public » (témoignages rapportés par La Presse, le 27 janvier 1981). Ces impressions du public sont donc utilisées pour légitimer le démantèlement ordonné par l’administration Drapeau. L’un des témoins mentionne d’ailleurs qu’il avait envoyé un télégramme au maire à l’époque. Cela prouve bien que ces discours reçus par la Ville à l’été 1976 ont servi à rassurer idéologiquement les autorités municipales, mais aussi à les défendre concrètement dans le cadre de procédures judiciaires.
Les multiples facettes de la réalité
En somme, ces documents, préservés aux archives de la Ville de Montréal, démontrent que le démantèlement de l’exposition Corridart a été approuvé, voire salué, par plusieurs individus. Les doutes qui avaient été émis avant le démontage par plusieurs citoyens et citoyennes et par certaines entreprises ainsi que les messages de félicitations exprimés dans les jours qui le suivent confirment cette hypothèse. Nous ne pouvons pas savoir si ces nombreux appels, lettres et télégrammes dénonçant l’exposition ont influencé le choix du maire, mais ces archives prouvent que l’appréciation esthétique de Drapeau était partagée par d’autres, ce qui pouvait le conforter dans sa décision. Bien que la censure soit toujours opérée par le haut, elle doit aussi compter sur un soutien populaire explicite ou tacite pour réussir sa mission.
Voir le démantèlement de Corridart comme seulement le travail tyrannique de Drapeau serait donc une erreur : il a certainement ordonné et mené l’opération, abusant ainsi de son pouvoir, mais il a pu profiter d’un appui de la population, qui a solidifié son assurance face à cette décision. La censure est ainsi une réalité polymorphe : elle mobilise des discours factices, auxquels adhère la population ; elle se base sur les moyens financiers et logistiques des institutions, mais elle réussit parce qu’une majorité l’accepte ou ne la rejette pas activement.
Ce geste de censure a mis de l’avant uniquement l’appréciation esthétique et artistique d’une tranche de la population, a empêché les artistes de s’exprimer librement et a mis à mal tout le travail de planification mené par l’équipe de Corridart. Les Jeux olympiques de Montréal se sont ouverts sans cet important volet culturel, dépossédant la population montréalaise et les touristes d’une expérience unique, privant les artistes d’un rayonnement international et gaspillant des fonds publics.
L’opposition citoyenne au démantèlement, bien que moins importante numériquement que son soutien, se fait tout de même sentir parmi les lettres et les télégrammes conservés par les Archives de la Ville de Montréal.
Plusieurs organisations, ayant voté des motions contre la censure, écrivent au maire Drapeau, comme le Front des artistes canadiens (section nationale ainsi que plusieurs sections provinciales), la Confédération des loisirs du Québec, la Société des artistes professionnels du Québec ou l’Ordre des architectes du Québec. On dénonce dans ces communications une « décision prise unilatéralement », sans consulter la population ou les organisateurs de Corridart. On y réitère surtout l’importance de la liberté d’expression et de la liberté artistique, face à « une violation du droit à la libre expression » qui « procède du vandalisme ». Les artistes ayant été privés d’une perspective de carrière très importante, ces organisations demandent que soit remise rapidement sur pied l’exposition.
Quelques citoyennes et citoyens prennent aussi la parole pour critiquer la décision de la Ville dans l’Affaire Corridart. Certains et certaines prennent le temps de saluer les efforts du maire dans l’organisation des Jeux olympiques, tout en rappelant le geste « inacceptable » posé dans le cas de Corridart. Ces personnes s’élèvent contre le gaspillage des fonds publics (un investissement de 386 000 dollars), contre la censure et contre l’aspect clandestin et nocturne de cette démarche. Elles souhaitent que le maire Drapeau explique cette décision aux artistes et au public et qu’il répare ce geste en remettant en place l’exposition ou en en organisant une nouvelle. Quelques personnes (au moins trois) établissent un lien avec les politiques de l’Allemagne nazie, qualifiant le tout de « fascisme culturel » et comparant Drapeau à Hitler. Une citoyenne conclut d’ailleurs ainsi son télégramme, ironiquement : « Heil Hitler Heil Drapeau. »
Il est donc possible d’observer que plusieurs personnes écrivent à la mairie pour dénoncer, souvent avec véhémence, le démantèlement de Corridart, bien que la majorité des communications conservées dénotent un appui à l’administration municipale.
Archives de la Ville de Montréal, P100-03-4-10 et P100-03-4-11.
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