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Le Chaînon, histoire d’un organisme au service des femmes

08 décembre 2022

Depuis neuf décennies, Le Chaînon vient en aide aux femmes les plus démunies. Fondé par Yvonne Maisonneuve, cet organisme montréalais s’appuie toujours sur des principes généreux et humanistes.

L’Association d’entraide Le Chaînon, connue sous le nom de l’Institut Notre-Dame-de-la-Protection avant 1978, est la première ressource d’hébergement temporaire visant une clientèle féminine diversifiée au Québec. Elle offre, depuis 1932, un accueil inconditionnel et gratuit, car la bonté est une des forces de l’organisme qui lui a permis de traverser les décennies sans jamais se dénaturer. Les années 1932-1938 ont été celles des débuts de l’œuvre d’Yvonne Maisonneuve qui a ensuite développé et renforcé la portée de sa mission jusqu’en 1965. Depuis, d’autres adaptent les services de l’association aux nouvelles réalités, tout en préservant son âme.

Les balbutiements de l’œuvre

« Un garde-manger garni pour deux jours signifiait la grande sécurité. » — Yvonne Maisonneuve, fondatrice

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Un homme d’Église est entouré de deux femmes, une habillée d’un costume et l’autre avec fourrure. Les trois ont un sourire, mais la femme de droite sourit plus amplement en regardant les deux autres.
Archives Le Chaînon
Au cœur de la crise économique des années 1930, alors que les emplois se font rares et que les rues sont pavées de mauvaises intentions, des milliers de chômeuses sans gîte risquent de tomber dans la gueule du loup. Pour venir en aide à ces éplorées, les dames patronnesses du comité Secours aux chômeuses à collet blanc projettent, en décembre 1932, d’ouvrir un refuge sécuritaire et catholique au 366 de l’avenue Fairmount Ouest, à Montréal. Une jeune femme du quartier Côte-des-Neiges, mademoiselle Yvonne Maisonneuve, cherchant sa voie pour servir les plus démunies, quitte le confort et la sécurité du toit paternel, au grand dam de ses proches, pour assumer bénévolement la direction de l’endroit nommé « Foyer Saint-Viateur ». Rapidement, des jeunes filles mourant de faim et exténuées par les privations viennent y trouver asile.

Les dames patronnesses organisent des parties de cartes pour soutenir financièrement le Foyer, mais c’est loin d’être suffisant, et le manque de ressources est criant. Étant seule pour faire face à la réalité du terrain, Yvonne doit apprendre à quêter nourriture, meubles, vêtements et autres. En avril 1933, elle ouvre son propre foyer au 384, avenue Fairmount Ouest, qu’elle nomme la « Maison d’accueil », et fonde l’Institut Notre-Dame-de-la-Protection, rebaptisé Le Chaînon depuis 1978. Pour répondre aux demandes grandissantes, elle déménagera l’année suivante dans la rue Rivard et ensuite sur l’avenue Papineau.

Inspirée par Jeanne Jugan, fondatrice de la congrégation des Petites Sœurs des pauvres, Yvonne déploie sa vision d’un hébergement inconditionnel et gratuit basé sur les dons de la Providence. Suivant le précepte « aimer son prochain comme on voudrait être aimé », elle tisse courageusement les valeurs qu’elle souhaite implanter, dont celle de répondre aux personnes les plus démunies qui n’ont aucune autre ressource. Souvent critiquée, incomprise et découragée devant la tâche, Yvonne doit se débattre pour assurer la continuité de son œuvre. Heureusement, de fidèles alliés l’entourent. Notamment, lorsqu’elle apprend qu’une de ses pensionnaires porte un enfant, le médecin venu offrir gratuitement ses services ainsi que le responsable de la paroisse Saint-Viateur, le père Hamelin, l’appuient et lui suggèrent de s’endurcir pour embrasser entièrement sa mission. Dorénavant, Yvonne ouvre son cœur et sa porte aux mères célibataires, alors appelées « filles-mères » et très malmenées par la société, afin de les aider avant et parfois après leur séjour à l’Hôpital de la Miséricorde. Ce lieu de pénitence est à l’époque géré par la communauté des Sœurs de la Miséricorde de Montréal, les jeunes filles y séjournent pour une durée moyenne de trois mois, y accouchent en secret et, la plupart du temps, y abandonnent leur bébé. Le père Hamelin conseille à mademoiselle Maisonneuve : « Ayez le cœur tendre, mais la peau du cœur aussi dure que celle d’un crocodile. » De plus, comprenant qu’Yvonne dort très peu et dépasse quotidiennement ses limites, il l’oblige à prendre quelques heures ici et là pour souffler et s’engage pendant ces moments à être le gardien de son refuge.

Déploiement de la mission d’Yvonne Maisonneuve

« Cette œuvre de charité est née sous l’inspiration du Saint-Esprit et elle a porté secours aux nécessités des pauvres et des abandonnés d’une façon admirable tout en ne dépendant que de la Divine Providence. » — Monseigneur Paul-Émile Léger, archevêque de Montréal, 1959

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Groupe d’enfants et d’adultes en rang pour la photo dans un salon. Derrière eux, une croix avec Jésus.
Archives Le Chaînon
À partir de 1938, Yvonne Maisonneuve s’entoure d’une équipe de jeunes femmes qui, inspirées par son apostolat et son dévouement, forment avec elle une communauté de missionnariat urbain. Tout en demeurant laïques, ces femmes prononcent des vœux, revêtent l’uniforme de l’organisme, vivent ensemble et dédient bénévolement leur vie pour aider les femmes aux prises avec mille difficultés. De plus, elles embrassent la foi en la Providence et, tout comme leur « Mère Yvonne », sont convaincues que c’est la même main invisible de Dieu qui guide les personnes démunies vers la Maison d’accueil et qui pourvoit aux ressources nécessaires par les dons de bienfaiteurs, la quête et les prières. À compter de 1950, lorsque la Sainte Église approuve officiellement l’œuvre alors structurée en association pieuse de séculières selon les normes du droit canonique, elles seront nommées les « Associées catholiques Notre-Dame-de-la-Protection » ou plus communément, les « Associées ».

En 1940, la maison-mère s’installe dans un vaste bâtiment de 75 pièces, au 101, rue De La Gauchetière Ouest. La maison est vieille, mais les prêtres de Saint-Sulpice la leur louent pour un dollar par an. Nommé familièrement « le 101 », l’endroit permettra, jusqu’à son expropriation en 1974, d’accueillir de nombreuses femmes et fillettes. De plus, bien situé au centre-ville, il facilite la gestion du nouveau service de kiosques dans les gares et ports de la ville visant à contrer la « traite des Blanches », terme désignant à l’époque certaines formes de prostitution. En effet, en 1938, Yvonne Maisonneuve avait accepté de devenir la fondatrice-directrice de la filiale de l’Association internationale de la Protection de la jeune fille au Canada, cette œuvre partageant des objectifs semblables à ceux de sa Maison d’accueil. Avec les années surgirent d’autres problèmes qui demandaient tout autant un secours immédiat. Pour y répondre, plusieurs autres services sont ajoutés, entre autres, le service d’accueil des mères avec enfants en 1946, suivi de l’accueil des fillettes de 7 à 17 ans marquées par des situations familiales difficiles en 1947 et celui de la visite des familles pauvres du quartier.

Préserver l’âme du Chaînon, la grâce de l’adaptation

« La vie de chaque fondateur est bien mystérieuse [...] : ce sont les voies de Dieu [...] Croyez envers et contre tous, chères Associées, à ma maternelle affection et en ma profonde reconnaissance pour l’œuvre que vous continuez si bien en vous faisant ainsi les “Anges gardiens” des pauvres et de celles qui viendront durant cette année nouvelle, chercher refuge chez vous. Sincèrement et affectueusement vôtre en Notre-Dame. » — Yvonne Maisonneuve, fondatrice, lettre pour la nouvelle année, 1966

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Quatre femmes debout, riant.
Archives Le Chaînon
En 1965, après 33 années à la direction, Yvonne Maisonneuve se retire de la vie publique. Son départ inquiète et insécurise plusieurs Associées. De multiples changements se font alors sentir au sein de la société québécoise en pleine Révolution tranquille, et une nouvelle ère débute pour l’Église catholique avec le concile Vatican II, qui symbolise l’ouverture au monde moderne et à la culture contemporaine. La nouvelle directrice, Lucie Morrissette, invite les Associées à une réflexion importante pour rajeunir l’œuvre et se mettre à la portée de ce concile. Et, comme plusieurs autres œuvres sociales, l’organisme s’engage doucement vers la laïcisation.

Les années 1970 marquent un tournant majeur. D’abord, l’arrivée d’Yvon Deschamps comme porte-parole en 1971, suivie plus tard de celle de Judi Richards, ouvre la voie à une présence plus importante du domaine artistique ainsi qu’à une plus grande médiatisation de la mission. En 1975, après une pause d’une année, le temps d’aménager le nouvel espace de la maison-mère située au 4373, avenue de l’Esplanade, l’organisme ouvre à nouveau ses portes et, bien qu’il continue à survivre grâce à la présence continuelle de nombreux bénévoles, des personnes salariées rejoignent ses rangs. Au même moment, l’uniforme et les vœux des Associées deviennent optionnels. Le fonctionnement et les horaires en sont modifiés, il n’est plus question pour le personnel de dormir sur place ou d’engager l’entièreté de leur vie et, tout comme les salariés, la vaste majorité des Associées choisissent d’avoir un domicile où se ressourcer après le travail et de toucher un salaire.

Un nouveau nom illustrant la continuité

« Ce sont les besoins qui dictent les services au Chaînon et non l’inverse. » — Fernande Themens, Associée, 2022

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Façade d’immeuble avec vitrines avec des vêtements exposés. Le nom Le Magasin du Chaînon est inscrit sur l’immeuble et devant il y a des arbres.
Archives Le Chaînon
En 1977, après de nombreuses rencontres s’étalant sur plusieurs mois, le père franciscain Laurent Boisvert présente un rapport détaillé pour aider l’organisme à se redéfinir. Il met en lumière la confusion qui règne alors parmi les Associées concernant leur identité : alors que certaines se croient religieuses, d’autres sont sûres d’appartenir à un institut séculier et d’autres affirment être simplement des laïques. L’année suivante, l’Institut Notre-Dame-de-la-Protection devient l’Association d’entraide Le Chaînon. Le nouveau nom, laïque, est basé sur les valeurs fondamentales de la famille, de la discrétion, de l’amour sans égoïsme et représente bien son rôle en valorisant l’union, la force, la vie. Il évoque également que le lien ne se brise jamais, qu’il perdure même après le départ des bénéficiaires, notamment par des suivis et des journées d’activités mensuelles.

Tout en s’adaptant au fil du temps, l’association est toujours portée par le même désir d’aider et de protéger. L’œuvre a su être sensible et à l’écoute des diverses difficultés au gré des époques afin d’offrir l’aide nécessaire à chaque moment. L’organisme a réussi avec brio à perpétuer ses valeurs de respect, d’accueil inconditionnel, de justice sociale, de solidarité, de reconnaissance et de valorisation du potentiel des femmes. Contrairement à la croyance populaire, les femmes qui se présentent au Chaînon ne sont pas toutes des victimes de violence conjugale. Les problématiques rencontrées sont multiples : perte d’emploi, isolement, appauvrissement, rupture conjugale ou parentale, alcoolisme, toxicomanie, jeu pathologique, itinérance, mésadaptation socioaffective, déficience intellectuelle, dépression et enjeux de santé mentale. De plus, la clientèle est diversifiée, de tous âges et horizons.

À ce jour, la Maison de l’Esplanade gère autour de 10 000 demandes d’aide par année et offre quotidiennement un hébergement sécuritaire et chaleureux à 51 femmes en difficulté ainsi qu’un accueil de nuit. Depuis 1993, à la suite de la prise de conscience d’un problème d’hébergement chez les femmes en situation d’itinérance plus âgées, la Maison Yvonne-Maisonneuve offre en location 15 chambres individuelles à des femmes de 55 ans et plus recommandées exclusivement par le Chaînon, et propose un accompagnement médical, la gestion des médicaments et du budget. De plus, les dames du Chaînon peuvent bénéficier d’un logement social transitoire grâce à la Maison Sainte-Marie, ouverte en 2019 et dotée de 49 unités meublées.

« C’est plus qu’un refuge ou un centre d’accueil, c’est une façon de vivre qu’on découvre là. […] Quand on est en état de crise ou en détresse, on est bloqués quelque part, on veut pas que personne nous parle. Au Chaînon, je pense qu’ils ont développé l’idée de laisser les gens venir à eux. On leur donne une chambre, on les nourrit tranquillement, mais on s’impose pas et ça c’est très important. » — Yvon Deschamps, émission Au jour le jour, 1983

Tout comme la fondatrice l’avait pressenti en percevant le potentiel chez chaque personne qui se présentait à elle, tous les maillons de la chaîne sont importants. Que ce soit l’action des six Associées toujours présentes en 2022, gardiennes des valeurs et impliquées chaque semaine, des salariés, des bénévoles, des partenaires ou les dons du public, chaque geste compte pour pouvoir continuer à offrir aux dames bénéficiaires du Chaînon un accueil unique, inconditionnel et gratuit.

L’élaboration de cet article a bénéficié du soutien du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal de l’Université du Québec à Montréal, notamment grâce à l’expertise de l’historien Martin Petitclerc. Merci à Sylvie Bourbonnière, directrice générale de La Fondation Le Chaînon, pour sa relecture, de même qu’à Lucie Morrissette, Fernande Themens et Jeannine Gagné.

Références bibliographiques

Archives

Les archives de l’Association d’entraide Le Chaînon.

Monographies

BAILLARGEON, Denyse. Brève histoire des femmes au Québec, Montréal, Boréal, 2012, 288 p. 

BAILLARGEON, Denyse. « Pratiques et modèles sexuels féminins au XXe siècle jusqu’à l’avènement de la pilule », Une histoire des sexualités au Québec, Jean-Philippe Warren (dir.), Montréal, VLB éditeur, 2012, p. 17-31.

BIZIER, Hélène-Andrée. Une histoire des Québécoises en photos, Montréal, Fides, 2006, 319 p.

HALPERN, Sylvie. Le Chaînon : La maison de Montréal, Montréal, Stanké, 1998, 238 p.

LÉVESQUE, Andrée. Résistance et transgression, Montréal, Remue-Ménage, 1995, 157 p.