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La vie domestique des Iroquoiens du Saint-Laurent

19 août 2019
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Comment vivaient les Autochtones qui occupaient l’île de Montréal? Certaines découvertes archéologiques fournissent les indices indispensables pour comprendre et décrire leur vie quotidienne.

Le soleil termine sa montée dans le ciel, il fait chaud! Une ambiance ludique règne sur la grande place du village près de la porte de la palissade. Les cris et rires d’enfants qui courent entre les maisons longues s’ajoutent aux jappements des chiens. On entend aussi une douce mélodie qu’entonnent en chœur trois femmes assises qui modèlent des récipients en poterie. D’autres femmes un peu plus loin semblent procéder à un réaménagement de leur maison longue, portes grandes ouvertes, sans doute pour faire de la place pour les nouvelles réserves de maïs qui sera bientôt récolté avant l’arrivée de la saison froide. Des effluves variés circulent : fumée, soupe de barbue et d’anguille, purée de pimbinas et bleuets, pipées de tabac, fosses d’aisances... Un groupe d’hommes entre dans le village avec une bonne quinzaine de rats musqués et deux grands hérons fraîchement capturés le matin même sur les bords du fleuve...

Maison longue - intérieur

Illustration montrant une scène d'intérieure dans une maison longue. Une mère et sa fille sont assises et discutent. À côté, une femme est couchée et une autre est assise.
Illustration de Jean-Paul Eid, Centre d’histoire de Montréal.
Nous sommes en automne, au début des années 1400 de notre ère. Un bon siècle avant que les premiers Européens ne remontent la vallée du Saint-Laurent pour la première fois et deux bons siècles avant que s’y amorce la colonisation française. La grande île dans le fleuve, qui sera connue par la suite sous le nom de Montréal, est alors habitée, peut-être par deux communautés villageoises apparentées. L’une d’elles aurait pu occuper les faibles hauteurs de l’ouest de l’île alors que l’autre est installée sur le versant sud de la montagne qui domine l’île. Ces deux établissements font partie d’un réseau plus vaste de villages, petits et grands, qui s’étalent le long de l’axe du grand fleuve, plus haut vers le lac Ontario et plus bas vers l’estuaire. Ces gens sont des Iroquoiens du Saint-Laurent, un ensemble de communautés iroquoiennes qui entretiennent des liens variés avec d’autres Iroquoiens, les cousins éloignés que sont les Hurons-Wendat de l’actuel Ontario et les Iroquois-Haudenosonee dans le nord de l’actuel État de New York, mais aussi avec de nombreux peuples de langues algonquiennes qui occupent les territoires au nord du fleuve (les Algonquins-Anishinabe, les Montagnais-Innus) et au sud du fleuve (les Mi’kmaqs, les Malécites et les Abénaquis).

Des villages en bois

Hurons et Huronnes par Champlain

Illustrations représentant diverses tenues traditionnelles de Hurons et de Huronnes
Œuvres de Champlain
Les Iroquoiens sont semi-sédentaires. C’est-à-dire qu’ils habitent dans des villages qu’ils déménagent régulièrement, tous les 15 à 20 ans. Toutes leurs constructions sont en bois : maisons, palissades, structures de travail, abris, etc. Les maisons sont appelées « maisons longues », car elles sont organisées par une allée centrale où s’alignent des foyers et de part et d’autre de laquelle des banquettes accueillent plusieurs couples, apparentés du côté maternel, qui partagent la demeure. Elles sont recouvertes de grands pans d’écorces bien fixés sur la structure de bois et faisant office de murs et toiture. Dans les hauteurs de la structure, des espaces servent d’entreposage. Il y a le plus souvent deux portes, une à chaque extrémité de la maison, qui donnent sur de grands portiques de rangement séparés de l’aire commune allongée. De petites ouvertures sur le toit servent d’évents pour la fumée et sont munies de rabats qui peuvent être fermés à l’aide de grandes perches. Chaque village est constitué de plusieurs maisons longues, mais également de plus petites structures variées servant à d’autres usages (abris, séchoirs, métiers à tisser la vannerie, trépieds de foyers, etc.).

Cette concentration de bâtiments domestiques est entourée d’une grande palissade dont le plan est plus ou moins arrondi. Elle est constituée d’une rangée de pieux, parfois doublée ou triplée, avec souvent une seule entrée en chicane, de manière à ralentir la pénétration d’ennemis. Ces pieux font plusieurs mètres de haut et la partie supérieure est souvent munie de chemins de ronde intérieurs, garnis de projectiles pour défendre le village lors d’attaques.

Le bois est un matériau qui subit les affres du temps assez rapidement (insectes xylophages, pourrissement, affaissement dû aux neiges de l’hiver, etc.). De plus, la concentration d’une communauté humaine de quelques centaines, voire plus d’un millier, d’individus au même endroit pendant plusieurs années, apporte son lot de désagréments : vermines, insalubrité, risques accrus d’incendies au sein de l’enceinte palissadée; tandis qu’à l’extérieur, il y a épuisement des ressources de proximité (bois de chauffage, petite faune, petite flore utile...), mais aussi du sol des champs de culture.

Se nourrir de maïs et de poissons

Codex canadensis - pêche

Illustration montrant des Autochtones pêchant à bord d'un canot
Gilcrease Museum
La nourriture des Iroquoiens du Saint-Laurent de la région de Montréal est variée, mais le maïs constitue l’aliment de base. Il est cultivé dans de grands champs situés à une proximité plus ou moins immédiate des villages, en association avec des courges et des haricots. Mais contrairement à nos champs actuels, ils sont dépourvus de sillons. La charrue et les bêtes de trait n’existent pas. Le sol est plutôt monté en petites buttes d’environ un mètre de diamètre sur lesquelles le maïs est semé avec les haricots et les courges. Cette association est bénéfique pour les trois plantes : le maïs sert de tuteur pour faire grimper les haricots, les grandes feuilles des courges font office de couvre-sol, conservant l’humidité et limitant la propagation des autres plantes, finalement le haricot, comme toutes légumineuses, nourrit le sol en azote. La mythologie des groupes iroquoiens appelle cette association les Trois Sœurs.

Avec le maïs, on produit surtout de la farine. Les grains secs sont moulus à la main dans de gros mortiers creusés dans des troncs d’arbres. On en fait du pain en galettes, du gruau et de la soupe... tous des mets quotidiens, agrémentés de fruits sauvages, viandes et poissons. Mais surtout de poissons! Les Iroquoiens du Saint-Laurent sont maîtres des environnements variés du grand fleuve et y capturent de grandes quantités de poissons de toutes sortes, toutes les saisons. Les données archéologiques témoignent de manière éloquente de cette abondance du poisson dans la nourriture quotidienne. Des quantités importantes d’ossements de plusieurs dizaines d’espèces se trouvent dans les restes culinaires découverts sur les sites. Des études effectuées sur les résidus carbonisés récoltés sur des poteries ayant servi à cuire les aliments confirment que les poissons y sont presque toujours présents.

Poterie et pipes

Pipe iroquoienne - reproduction

Reproduction d’une pipe iroquoienne avec visage sculpté
Fabriquée par Michel Cadieux (Archéofact)
Les récipients de cuisine utilisés par les Iroquoiens se limitent presque seulement à des vases de forme arrondie. Ils étaient fabriqués par les femmes à l’aide d’argile bien sélectionnée et préparée, et décorés minutieusement à l’aide de motifsgéométriques, incisés sur la partie haute du rebord. Ces motifs aident aujourd’hui les archéologues à déterminer l’ancienneté et l’identité des fabricants, car les modes décoratives changeaient selon les périodes et les régions.

De leur côté, les hommes utilisaient aussi l’argile cuite, mais plutôt pour fabriquer des pipes avec lesquelles ils fumaient du tabac. Cette plante avait une valeur sacrée et était notamment utilisée dans des rituels variés et aussi lors de rencontres diplomatiques avec des étrangers, afin de favoriser le discours et les échanges. Ces pipes présentent souvent un fourneau évasé en forme de trompette, mais parfois elles sont munies d’effigies animales ou humaines, des figurations qui avaient sans doute de fortes valeurs symboliques.

Après avoir déposé leurs prises sur une grande natte faite en tiges de quenouilles à l’entrée de l’une des maisons, les chasseurs se dirigent vers un feu autour duquel plusieurs autres hommes sont assis. Trois d’entre eux portent des tatouages particuliers et des coiffures très colorées garnies de parures de coquillages et de plumes colorées inconnues. Ce sont des émissaires venus de loin au sud. Devant eux, sur une peau de cerf, sont étalées deux douzaines des grands couteaux de pierre verte luisante qui font l’admiration des jeunes garçons du village. Ces étrangers parlent avec un accent très fort, et se font aussi comprendre par signes. Quelques pipes bien remplies de tabac sont allumées et circulent de mains en mains. Il est question de faire un festin ce soir...

Référence bibliographique

TREMBLAY, Roland. Peuple du maïs : les Iroquoiens du Saint-Laurent, Éditions de l’Homme, 2006, 139 p.