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Jean-François Leclerc, un directeur qui a laissé sa marque

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Le Centre d’histoire de Montréal devient le MEM grâce à Jean-François Leclerc, directeur pendant 22 ans, qui, avec passion, a transmis vision et énergie à son équipe et aux instances administratives.

« Jean-François a été un artisan d’une muséologie qui met les personnes, les individus, les groupes, les citoyens au cœur de la production culturelle, au centre de l’exposition et de toutes les activités du musée. »
— René Binette, directeur de l’Écomusée du fier monde.

Jean-François Leclerc 2013

Gros plan sur un homme souriant avec une œuvre picturale derrière lui
Photo de Denis-Carl Robidoux.
Jean-François Leclerc a quitté la direction du Centre d’histoire de Montréal le 21 décembre 2018, après 22 années à la tête de l’institution. De nouveaux défis l’attendent certainement, car quiconque connaît Jean-François sait que sa créativité débordante se traduit par une multitude de projets prenant des formes diverses, y compris des œuvres picturales. Il laisse à la ville un héritage qui mérite d’être souligné — et qui deviendra bien tangible en 2021. Il a en effet mené le Centre d’histoire vers sa maturité et sa métamorphose en MEM – Mémoire des Montréalais·es, muni d’une réputation enviable dans le monde de la muséologie, pas seulement québécois, mais aussi international.

Cet article ne pourra couvrir l’étendue de tout ce que Jean-François a accompli au cours de ses 22 années au Centre d’histoire. Tant de projets, collaborations, expositions, colloques, rencontres, publications, visites l’ont animé, à tel point que son équipe se demandait parfois s’il avait un don d’ubiquité! Il s’agit plutôt de faire un petit tour d’horizon de ce qu’il a pu apporter au monde muséal et culturel d’ici et d’ailleurs, et de faire ressortir quelques éléments qui étaient fondamentaux pour lui.

L’équipe de Jean-François a demandé à huit personnes qui ont collaboré avec lui au cours des années de raconter ses « bons coups », ses réalisations ou sa contribution au monde muséal, dans une capsule vidéo. Ce sont : Joaquina Pires, conseillère en relations interculturelles à la Ville de Montréal de 1988 à 2015 et collaboratrice du Centre d’histoire de Montréal depuis le début des années 2000; Paul-André Linteau, historien et professeur émérite à l’Université du Québec à Montréal; Anne Marie Collins, directrice du Centre d’histoire de Montréal de 1990 à 1996; Mario Robert, chef de la Section des archives de la Ville de Montréal; René Binette, directeur de l’Écomusée du fier monde; Marie-Denise Douyon, artiste; Angela Sierra, directrice générale de la Fondation LatinArte et Karen Worcman, fondatrice et directrice du Museu da Pessoa au Brésil.

Un hommage à Jean-François Leclerc

Un hommage à Jean-François Leclerc

Réalisation : 
Antonio Pierre de Almeida

De multiples casquettes

Jean-François Leclerc 2018

Conférence de presse : un homme parle au micro avec des gens à ses côtés
Centre d’histoire de Montréal
Jean-François est détenteur de deux maîtrises, la première en histoire et la seconde en muséologie. Il a d’abord travaillé comme historien puis comme muséologue pigiste, notamment au site historique de l’Île-des-Moulins à Terrebonne, et comme chargé de cours en muséologie. Il a été conférencier invité dans le cadre de plusieurs colloques au Québec et à l’étranger, formateur à l’Institut national du patrimoine à Paris et membre du comité scientifique des Institutions patrimoniales et pratiques interculturelles à Paris. Il a aussi agi comme conseiller historique pour la production de l’œuvre-événement Cité Mémoire, présentée dans le Vieux-Montréal et créée par les artistes Michel Lemieux et Victor Pilon pour l’organisme Montréal en histoire.

Sous sa direction, le Centre d’histoire de Montréal a mis en place plusieurs projets novateurs, distingués par divers prix, inspirés de la muséologie sociale et valorisant les histoires orales des individus. Ces projets s’ancrent dans des enjeux actuels et permettent au musée d’être un agent de changement. Les prix de la Société des musées du Québec, de l’Association des musées canadiens, de l’American Association for State and Local History, de l’Oral History Association ou de la Société du patrimoine d’expression du Québec ont récompensé, entre 2004 et 2018, des expositions, des publications, des projets ou des activités éducatives.

Une phase « laboratoire »

Exposition Plus que parfaites

Salle d'exposition
Centre d’histoire de Montréal
Une première phase « laboratoire » a permis au Centre d’histoire d’explorer de nouvelles approches, parfois au moyen de rencontres avec des gens ou des groupes, qui ont permis de donner à l’histoire orale une place de choix au sein du Centre d’histoire. Pensons par exemple à la collaboration avec l’artiste Raphaëlle de Groot qui a, en quelque sorte, ouvert la voie vers l’exploration de la mémoire de lieux disparus ou de personnes ou de groupes absents de la grande histoire. Ceci s’est concrétisé par un premier projet événementiel au printemps 1999 autour de l’histoire du parlement du Canada-Uni sur la place D’Youville, puis par l’exposition Plus que parfaites. Chroniques du travail en maison privée, 1920-2000 qui, en 2001, donnait, d’une façon singulière, une voix aux femmes qui ont travaillé comme domestiques.

C’est en 2003 que Jean-François a véritablement fait prendre un virage nouveau au musée avec l’exposition Encontros. La communauté portugaise, 50 ans de voisinage, réalisée avec la communauté portugaise de Montréal et le Carrefour des jeunes lusophones du Québec. Ont alors émergé les « cliniques de mémoire », un concept original reprenant l’idée de la collecte de sang, destinées à collecter les témoignages et les objets des individus de la communauté portugaise, en en faisant un moment festif. Dans un article publié en 2003, Jean-François et Joaquina Pires soulignent cinq défis pour ceux qui aident les communautés à créer de nouveaux repères identitaires. Joaquina les mentionne dans la capsule vidéo. Il s’agit de : 1) faire émerger la mémoire en déjouant l’oubli sélectif; 2) réinventer les formes d’intervention en patrimoine; 3) dévoiler la diversité qui se cache derrière le stéréotype; 4) collecter, conserver et reconnaître le « micropatrimoine » menacé; 5) ancrer de façon créative l’héritage culturel des communautés dans la ville. En conclusion, Jean-François et Joaquina Pires assurent que « le moment est propice pour un grand chantier où tous participent à la construction d’une nouvelle identité montréalaise inclusive ». Une affirmation toujours actuelle en 2019.

Une autre rencontre déterminante a été celle avec Karen Worcman du Museu da Pessoa à São Paulo au Brésil, une institution qui a fait œuvre de pionnière dans la collecte d’histoires orales. Cette rencontre a mené à la création du Musée de la personne en 2004 à Montréal, sur le modèle du musée brésilien. Cet organisme sans but lucratif a fonctionné jusqu’en 2009, à un moment où il apparaissait évident que l’histoire orale devait réellement être intégrée à tous les projets et activités du Centre d’histoire.

Des mémoires individuelles enrichissent la mémoire collective

Jean-François Leclerc - clinique HJM

Un homme et une femme assis se font face
Centre d’histoire de Montréal
La phase « laboratoire » fait ainsi place à une action plus concertée et réfléchie autour des mémoires individuelles. Avec la fin de l’aventure du Musée de la personne, un membre de l’équipe du Centre d’histoire est engagé pour que l’histoire orale soit au cœur de la muséologie. Le 50e anniversaire des Habitations Jeanne-Mance et l’exposition Quartiers disparus en 2009 pavent la voie vers cette nouvelle phase de réalisation.

Jean-François explique ainsi les intérêts de cette optique inédite : « Pour que cette mémoire individuelle enrichisse notre mémoire collective, il faut savoir la mettre en scène, mais aussi la questionner, la confronter afin qu’elle livre le meilleur d’elle-même. Le Centre d’histoire a ainsi tourné ses micros, ses caméras et son attention vers ses habitants. Se dévoile peu à peu, à travers divers projets, une diversité non seulement d’origines, de langues et de traditions, mais aussi de conditions, d’expériences humaines et d’opinions, toutes choses qui rendent la vie urbaine si riche et attrayante. Depuis les débuts des années 2000, nous avons amorcé ce travail d’écoute et de mise en valeur de la mémoire des Montréalais et Montréalaises, au musée et sur l’île. Notre boîte à outils pour comprendre la ville s’en est trouvée enrichie, au profit de nos visiteurs et des citoyens. »

La formation des étudiants et les projets « musée-école »

Dans un autre ordre d’idées, il faut également mentionner l’importance qu’a toujours donnée Jean-François à l’accueil de stagiaires provenant d’universités québécoises, françaises et même américaines, et issus de différents domaines : muséologie et histoire, bien entendu, mais encore communications, animation et recherche culturelles et même révision linguistique. Ceci afin de contribuer concrètement à leur formation.

Mais ce qui lui tenait particulièrement à cœur, c’était l’élaboration d’un projet de type « musée-école » permettant au musée de devenir un véritable chantier d’expérimentation pour des étudiants durant toute une session, en les faisant travailler sur des projets réels, comme s’ils étaient en quelque sorte des consultants. Deux projets de ce type ont été menés à bien dans les dernières années. Le premier s’est réalisé à l’hiver 2015 dans le cadre du séminaire Citoyenneté, justice sociale et engagement culturel des professeures Jennifer Carter et Ève Lamoureux du département d’histoire de l’art de l’UQÀM. Les étudiants étaient répartis en quatre équipes qui avaient chacune un mandat en lien avec l’exposition temporaire alors en cours, Raconte-moi… Haïti et Montréal.

Le deuxième projet a eu lieu à l’hiver 2017 à l’occasion du cours Exposition, interprétation, diffusion donné par Marie Lavorel dans le programme de muséologie de l’UQÀM. Cette fois, cinq équipes d’étudiants devaient développer un concept pour l’exposition complémentaire à Explosion 67. Terre des jeunes, devant être présentée au musée. À la fin de la session, chaque groupe expliquait son concept devant l’équipe du Centre d’histoire qui en sélectionnait un. À l’été, une étudiante a réalisé son stage au musée et a concrétisé le concept choisi. L’exposition Expo Extra! s’est tenue du 21 septembre 2017 au 24 mars 2019.

L’enseignante Marie Lavorel résume ainsi la coopération entre le musée et l’université : « Cette expérience d’enseignement alliant la théorie et la pratique a été très enrichissante autant pour moi et mes étudiants que pour le Centre d’histoire de Montréal. Pour penser et transmettre ce qu’est une exposition, il est nécessaire d’aller sur le terrain et de créer des ponts entre l’université et le milieu muséal. Je suis très fière du travail que mes étudiants ont accompli et impressionnée par ce que nous avons pu construire en si peu de temps. »

Établir des liens ici et outre-mer

Équipe du CHM en 2013

Photo de seize personnes souriantes et chics lors d’un événement.
Photo de Denis-Carl Robidoux, Centre d'histoire de Montréal.
Il faut aussi mentionner l’engagement de Jean-François Leclerc envers des organismes comme LatinArte et le Petit musée de l’impression, devenu le Musée de l’imprimerie du Québec, en les appuyant dès leurs débuts et en les invitant au musée, dans son exposition permanente, dans l’aire d’accueil du musée ou sur son parvis, et lors de différents événements. Il ne faut pas non plus oublier le travail de Jean-François pour établir des liens avec des musées et institutions hors de Montréal, que ce soit avec le RIZE de Villeurbanne en France, avec qui le Centre d’histoire a fait un échange en 2015, ou avec la Universidad Nacional Autónoma de México en Canadá dans le cadre d’une collaboration Québec-Mexique entre 2016 et 2018. Et nous n’avons pas tout couvert encore!

Il reste toutefois quelque chose d’essentiel à dire : Jean-François faisait confiance au potentiel des membres de son équipe, des employés, des personnes contractuelles et des stagiaires. Il savait déléguer et laisser une liberté d’action, une autonomie aux gens à qui il confiait un mandat. C’est une qualité indéniable qui a permis à plusieurs de se réaliser professionnellement dans un environnement stimulant et jamais ennuyant.

Son équipe lui dit très sincèrement « Merci! », et souhaite que sa voix continue de se faire entendre au sein du monde muséal montréalais et québécois. Une voix qui pose parfois des questions un peu dérangeantes, dues à son côté « anticonformiste » comme le dit Joaquina dans la capsule vidéo, mais qui apporte un regard réfléchi et riche sur les enjeux muséaux actuels.

Principaux articles écrits par Jean-François :

LECLERC, Jean-François. « Justice et infra-justice en Nouvelle-France. Les voies de fait à Montréal entre 1700 et 1760 », [En ligne], Criminologie, vol. 18, no 1, 1985, p. 25-39.
https://id.erudit.org/iderudit/017205ar

LECLERC, Jean-François. « La Sûreté du Québec des origines à nos jours : quelques repères historiques », [En ligne], Criminologie, vol. 22, no 2, 1989, p. 107-127.
https://id.erudit.org/iderudit/017284ar

LECLERC, Jean-François. « Interpréter le Vieux-Montréal : le sens du visible », [En ligne], Continuité, no 72, printemps 1997, p. 29-31.
https://id.erudit.org/iderudit/16955ac

LECLERC, Jean-François. « Le Centre d’histoire de Montréal : le passé mis au jour », [En ligne], Cap-aux-Diamants, no 69, printemps 2002, p. 53-54.
https://id.erudit.org/iderudit/8043ac

LECLERC, Jean-François, et Joaquina PIRES. « La mémoire et l’identité de Montréal », Montréal cultures, no 3, 2003.

LECLERC, Jean-François. « Impressions de voyage : la nouvelle muséologie, du Portugal au Québec », [En ligne], Muséologies, vol. 2, no 1, octobre 2007, p. 146-155.
https://id.erudit.org/iderudit/1033603ar

LECLERC, Jean-François. « À Montréal, prendre place dans le grand récit », dans Regards décalés sur des patrimoines silencieux, Paris, Ateliers Henry Dougier, 2015, p. 65-70. (Collection Le changement est dans l’R!).

LECLERC, Jean-François, et Catherine CHARLEBOIS. « Les sources orales au cœur de l’exposition muséale. L’expérience du Centre d’histoire de Montréal », [En ligne], Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 69, no 1-2, été-automne 2015, p. 99-136.
https://id.erudit.org/iderudit/1034591ar

LECLERC, Jean-François. « Mémoire, histoire, fleurs bleues et quelques exils », TicArtToc, no 9, automne 2017, p. 26-29.

LECLERC, Jean-François. « Témoins discrets », Continuité, no 159, hiver 2019, p. 24-26.