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Immigrer et s’intégrer à l’école : l’histoire des classes d’accueil

24 octobre 2018
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Créées en 1969, les classes d’accueil se déploient après l’adoption de la Charte de la langue française en 1977. Dans les années 2000, elles se multiplient pour répondre à une demande grandissante.

À la fin du XIXe siècle, Montréal accueille une immigration allophone croissante. Des enfants ayant pour langue maternelle, entre autres, le yiddish, le cantonais, l’italien ou l’arabe rejoignent leurs camarades sur les bancs d’école.

L’accueil des élèves immigrants au XXe siècle

Classe d’accueil maternelle

Quinze élèves se tiennent debout, en file. En arrière plan, une enseignante et des élèves.
BAnQ Québec. E10,S44,SS1,D74-140.
Au début du XXe siècle, les commissions scolaires du Québec sont confessionnelles. À Montréal, l’une est catholique, la Commission des écoles catholiques de Montréal (CECEM), et l’autre protestante, la Commission des écoles protestantes du Grand Montréal (CEPGM). Cette dernière reçoit la plus grande partie des élèves immigrants dans le réseau public. Bien que majoritairement francophone, le réseau catholique avait aussi développé un secteur anglophone au XIXe siècle pour répondre à la demande d’immigrants irlandais catholiques. Le secteur protestant, majoritairement anglophone, développera quant à lui un réseau francophone plus tard, à la fin des années 1960.

Souhaitant favoriser l’anglicisation des nouveaux arrivants, la CEPGM met sur pied une politique d’ouverture dès le début du XXe siècle, afin d’accueillir dans ses rangs tous les élèves immigrants qui ne sont pas catholiques. Dans les années 1950, bien que près du tiers des élèves de cette commission scolaire ne soient pas protestants, ils sont intégrés dans les écoles de la CEPGM. Parmi eux, des enfants juifs, syriens, chinois et autres. L’école protestante et anglaise reçoit alors la plus grande partie de la population immigrante de Montréal.

Pour éviter de perdre des élèves, la CECM encourage l’intégration des immigrants catholiques allophones aux écoles anglo-catholiques jusqu’en 1950. Préoccupée par l’intégration de ces nouveaux arrivants à la communauté anglophone, la CECM crée le comité des néo-Canadiens, afin de proposer des pistes pour favoriser la francisation des immigrants. Le comité recommande la création d’un secteur bilingue et de classes trilingues à la CECM, qui attirerait davantage d’élèves et favoriserait l’apprentissage du français. Ce projet rencontre beaucoup d’opposition, notamment de la part de la CEPGM, qui craint de perdre une partie de sa clientèle. En 1955, les élèves immigrants forment 3,3 % des élèves de la CECM, alors qu’ils composent 40 % de la clientèle de la CEPGM.

Émergence et défis des classes d’accueil

Classe d’accueil maternelle

Une élève est debout dos au tableau, à côté de son enseignante. En arrière-plan, quatre élèves.
BAnQ Québec. E10,S44,SS1,D74-140.
Dans les années qui suivent, une série de lois adoptées par le gouvernement québécois restreint l’accès à l’école anglaise pour les immigrants. C’est dans ce contexte qu’apparaissent les premières classes d’accueil en 1969. Ces classes ont pour mission de permettre aux élèves non francophones d’atteindre un niveau de développement cognitif et linguistique équivalent aux autres élèves québécois de leur âge. La création de ces classes s’insère alors dans la politique d’accueil et de francisation de l’État québécois, ainsi que dans l’essor du mouvement nationaliste. Cette année-là, la CECM reçoit 36 élèves des niveaux primaires et secondaires en classe d’accueil dans une même école. En 1973, les maternelles d’accueil sont inaugurées pour accueillir les enfants de 4 et 5 ans. La Charte de la langue française (loi 101), adoptée en 1977, exige que les immigrants et les minorités ethniques envoient leurs enfants à l’école française. C’est à partir de ce moment que les classes d’accueil connaissent un véritable envol à Montréal. L’école française se transforme, devient pluriethnique. Les enseignants des classes d’accueil ont pour mandat de soutenir les élèves dans leur apprentissage de la langue et dans leur mise à niveau, mais aussi dans leur intégration à la société québécoise.

En mars 1979, on compte 6181 élèves en classes d’accueil dans les écoles francophones de Montréal. Parmi eux, 2280 sont en maternelle 4 ans, 1828 en maternelle 5 ans, 1479 au primaire et 594 au secondaire. Bien qu’il ne concerne pas que le secteur de l’accueil, en 1978, le programme d’enseignement des langues d’origine (PELO) s’ajoute aux services offerts aux élèves issus de communautés culturelles. On y propose deux heures et demie d’enseignement des langues d’origine à l’école, souvent sous forme d’activités parascolaires. Ce programme vise ainsi à valoriser les cultures d’origine et l’apport des communautés immigrantes pour favoriser leur intégration à la société québécoise.

Classe d'accueil

Deux femmes, assises à leurs pupitres souriant. Des livres sont ouverts sur les pupitres.
BAnQ Vieux-Montréal. E6,S7,SS1,D810113-810113.
Les changements dans la composition de l’immigration apportent de nouveaux défis pour les classes d’accueil dans les années 1980. Des élèves arrivent en grand nombre de pays du Tiers-Monde, en situation de grand retard scolaire, parfois analphabètes et parlant une langue souvent très éloignée du français. En 1982, la CECM met sur pied des classes de post-accueil, pour permettre aux élèves qui ont terminé leur séjour de 10 mois en classe d’accueil, mais qui ne sont pas prêts à intégrer les classes ordinaires, d’obtenir du soutien supplémentaire. Dans plusieurs commissions scolaires, le passage en classe d’accueil peut durer jusqu’à trois ans.

La question de la confessionnalité de la commission scolaire est l’objet de débats pendant les années 1980, alors que certaines écoles multiethniques demandent l’obtention du statut non confessionnel afin de pouvoir adopter un projet d’éducation pluraliste, qui permettrait de mieux intégrer les élèves non catholiques. À cette époque, nombreux sont ces élèves qui s’inscrivent dans des écoles franco-protestantes, réputées plus souples que leur contrepartie catholique en ce qui a trait à l’éducation morale et religieuse.

En 1998, à la suite de la réforme Marois, les commissions scolaires confessionnelles sont remplacées par des commissions scolaires linguistiques. À Montréal, les commissions scolaires francophones (Commission scolaire de Montréal (CSDM), Commission scolaire de la Pointe-de-l’Île et Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys) sont celles qui reçoivent la majorité des élèves issus de l’immigration dans le système public. Une forte proportion des élèves allophones passent d’abord par les classes d’accueil du secteur public, bien que certains d’entre eux fréquentent des écoles privées.

Enseigner en classe d’accueil dans les années 2000

Classe d’accueil - VFPH

Six élèves de niveau secondaire en visite au Centre d’histoire de Montréal
Centre d’histoire de Montréal
Depuis 1998, le nombre d’élèves issus de l’immigration continue sa progression. Au courant des années 2000, la proportion d’élèves allophones augmente dans les commissions scolaires de Montréal. En 2011, ils composent 42,19 % des élèves inscrits dans les commissions scolaires de Montréal, contre 36,9 % de francophones et 20,91 % d’anglophones. Tous les élèves allophones ne proviennent toutefois pas de l’immigration récente et plusieurs d’entre eux maitrisent déjà le français.

Dans les années 2000, le nombre de classes d’accueil s’accroit dans les écoles de la région de Montréal. Les commissions scolaires peinent à embaucher assez d’enseignants pour répondre à la demande. En septembre 2018, uniquement à la CSDM, on dénombre 3751 élèves en classe de francisation, ce qui correspond à 13 écoles primaires de taille moyenne, selon le journal Le Devoir. Cette année-là, la commission scolaire note une augmentation de 84 % de ses inscriptions en accueil.

Miranda Mata et ses élèves, 2018

Miranda Mata et ses élèves, classe d’accueil, école secondaire Saint-Laurent
Centre d’histoire de Montréal

Les élèves des classes d’accueil sont entourés d’enseignants engagés pour faciliter leur adaptation et leur apprentissage du français. Interrogée par le Centre d’histoire en 2014, Miranda Mata, enseignante en classe d’accueil à l’école secondaire Saint-Laurent espérait ceci : « Dans l’équipe de mon école, on fait tout pour que les jeunes se sentent relativement chez eux. Quand je dis “chez eux”, c’est en espérant que bientôt ils vont dire : “On est chez nous ici maintenant.” » Dans le même état d’esprit, depuis plus de 10 ans, le Centre d’histoire de Montréal travaille avec des élèves des classes d’accueil dans le cadre du programme éducatif Vous faites partie de l’histoire!

Références bibliographiques

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