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Graines de tendresse

08 février 2021

Dans le cadre d’un projet sur les liens familiaux et la place des aïeuls au sein de la communauté portugaise de Montréal, des grands-parents témoignent de ce qui les unit à leurs petits-enfants. Ici, le témoignage de Manuel Vasco.

Dans le cadre de l’exposition Fil de tendresse, fio de ternura, Joaquina Pires est allée à la rencontre de grands-parents et de petits-enfants luso-montréalais, accompagnée de Fernando dos Santos, photographe, et de Francisco Peres, vidéaste. Plusieurs ont généreusement témoigné. Découvrez ici les mots de Manuel Vasco, grand-père de deux petits-enfants.

Contre toute attente, lorsque nous commençons à vieillir, nous devenons encore plus rêveurs. Irrémédiablement fantaisistes, nous nous accrochons à des chimères en nous imaginant calmement, lors de nos vieux jours, entourés de petits-enfants, extasiés et plongés dans les mondes merveilleux que notre imagination fertile et expérimentée projette devant leurs yeux grand ouverts et innocents.

« Grand-père, raconte-moi une histoire. » Et nous, heureux, les yeux brillants et pleins de tendresse, nous creusons au plus profond du merveilleux puits intarissable. Nous leur parlons de la vie et des enchantements d’un jardin au bord de la mer où le soleil est plus lumineux et les caresses plus tendres.

Les mélopées de mon époque

Manuel Vasco

Photo en noir et blanc montrant les mains d’un grand-père et de deux de ses petits-enfants qui sont appuyées sur un mur en plan rapproché.
Photo : Fernando dos Santos. Collection privée.
C’était peut-être comme cela jadis. Lorsque les feux crépitant dans les foyers réchauffaient les ombres et les enfants qui sommeillaient sur les genoux protecteurs et se laissaient bercer par les mélopées des grands-parents. Mais inévitablement, tout a changé, et la terre continue à tourner depuis que le monde est monde, et c’est tant mieux.

Hier, je suis allé à l’école de ma petite-fille assister à un concert de sa chorale. Autour, on entendait des cris et des rires débordants de joie. Bref, la jeunesse à son apogée, remplie de gaieté et de soif de vivre.

J’avoue que mes intérêts et goûts personnels ont déjà peu de points de convergence avec ceux de cette génération si différente de la mienne et moulée par un monde en pleine transformation. Lorsque mes petits-enfants viennent me visiter, je me surprends à observer du coin de l’œil leurs réactions. Dans les moments (des intervalles) où ils débranchent leurs gadgets électroniques, je les entends parler français entre eux presque indifférents à mes nombreux efforts d’établir des ponts de dialogue entre nous.

De mon temps

Manuel Vasco 2

Photo en noir et blanc montrant deux mains qui se serrent en plan rapproché.
Photo : Fernando dos Santos. Collection privée.
Sans doute, est-ce ma faute, je l’avoue. Avec l’âge, nous ne nous rendons pas compte que peu à peu nous nous réfugions dans les souvenirs d’une époque qui n’a plus rien à voir avec celle des jeunes d’aujourd’hui. Et d’une certaine manière, nous tombons dans l’excuse banale, résumée par les mots « de mon temps… », qui nous protège des grandes rafales des vents du changement. Un peu fleur bleue, fragilisés et le cœur en morceaux, nous esquissons un sourire affable et nous nous accommodons de graines de tendresse. Et dans des sublimations acrobatiques, nous appelons à la résignation de la sagesse et aux silences de plus en plus fréquents, fruits de la paix d’esprit.

Malgré tout ça, parfois, le ciel s’ouvre devant nous plein d’espoir. Lorsque mon petit-fils me demande de lui confectionner le arroz doce (pouding au riz) que sa grand-mère lui préparait ou lorsque nous passons devant la pâtisserie portugaise et que ma petite-fille me demande de lui acheter o pão com chouriço (un petit pain au chorizo). Ou encore, ces moments de joie lorsque tout à coup ils prennent un air plus sérieux pour me dévoiler leurs succès scolaires tout en sollicitant une caresse ou un simple sourire approbateur.

Ce sont des moments comme ça qui me font réaliser que rien n’est encore perdu. En effet, une voix provenant des profondeurs de ma mémoire me chuchote à l’oreille que, malgré tout, les fils qui tissent nos vies continuent entremêlés. Ce sont ces instants qui dissipent toutes les angoisses et effacent tous les points d’ombre et qui sont suffisamment magiques pour repeindre la vie avec les plus belles couleurs de l’Univers.

Manuel Vasco, avril 2016