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Émile Nelligan ou l’abîme du rêve

19 janvier 2016
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Poète tourmenté, Émile Nelligan a marqué la littérature québécoise par son œuvre singulièrement mélancolique. Sa gloire fut éphémère, pourtant ses poèmes sont connus et admirés comme des classiques.

Émile Nelligan

Portrait d’Émile Nelligan.
Portrait d’Émile Nelligan, Archives de la Ville de Montréal, BM1-5P1570-03.
Génie précoce ou poète maudit? Émile Nelligan a marqué la littérature d’ici par sa poésie singulièrement mélancolique, inspirée des symbolistes français. Nelligan est né en 1879, rue De La Gauchetière. Il est le fils de David Nelligan, un immigrant irlandais, et d’Émilie-Amanda Hudon, originaire de Rimouski. On le décrit comme un rêveur au tempérament fougueux, à l’image des poètes tourmentés qui fréquentent en cette fin de siècle les nombreux quartiers latins d’Europe.

Issu de la bourgeoisie, Nelligan fréquente de bonnes écoles, mais sa nature indisciplinée et son manque d’assiduité font de lui un élève médiocre. À 16 ans, il abandonne ses études au Collège Sainte-Marie et s’engage dans sa vie de poète, non sans contrarier ses parents. Le 13 juin 1896, dans l’hebdomadaire Le Samedi, le jeune homme publie son premier poème, Rêve fantasque, sous un pseudonyme, Émile Kovar, tiré d’une œuvre de l’Américain Steele Mackay.

Des cercles d’intellectuels à l’hôpital psychiatrique

École littéraire de Montréal 1899-1900

L’École littéraire de Montréal 1899-1900 en une du journal Le monde illustré. Le portrait de Nelligan apparaît en bas au centre droit de la page.
Détail de la une du journal Le monde illustré, 21 avril 1900.
En février 1897, il est admis au sein de l’École littéraire de Montréal, par l’entremise d’Arthur de Bussières. Ce cercle d’intellectuels et de jeunes artistes avait pour but la création ainsi que l’étude des lettres. Nelligan y côtoie la bohème du milieu, tels Charles Gill et Louis-Joseph Paradis, mais aussi des auteurs de renom, dont Louis Fréchette. Il y connaîtra la gloire un 26 mai 1899, alors qu’il déclame sa Romance du Vin, poème dans lequel il exprime sa rage de poète incompris.

Sa gloire est éphémère. Souffrant de cyclothymie, Nelligan sombre dans la démence et est interné à l’âge de 20 ans à la retraite Saint-Benoît. Seul le dévouement de son guide et ami, le père Eugène Seers, mieux connu sous le pseudonyme de Louis Dantin, et de sa « sœur d’amitié », Robertine Barry, dite « Françoise », chroniqueuse à La Patrie, permettra aux poèmes de Nelligan d’être connus et admirés comme des classiques.

Émile Nelligan finira sa vie en 1941 à l’hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu. À la lumière de ce destin tragique, les derniers vers du célèbre poème Le Vaisseau d’Or prennent tout leur sens :

Émile Nelligan en 1920

Portrait d’Émile Nelligan en 1920, interné à l’asile Saint-Benoît-Joseph-Labre.
1920, Émile Nelligan à l’asile Saint-Benoît-Joseph-Labre, Montréal, par Joseph-Octave Lagacé, Université d’Ottawa, CRCCF, Fonds Paul-Wyczynski (P19), Ph29-7.
Ce fut un Vaisseau d’Or, dont les flancs diaphanes,
Révélaient des trésors que les marins profanes,
Dégoût, Haine et Névrose, ont entre eux disputés.
Que reste-t-il de lui dans la tempête brève?
Qu’est devenu mon cœur, navire déserté?
Hélas! Il a sombré dans l’abîme du Rêve...

Cet article est paru dans le numéro 31 du bulletin imprimé Montréal Clic, publié par le Centre d’histoire de 1991 à 2008.

Émile Nelligan en 1932

Portrait d’Émile Nelligan en 1932.
1932, Portrait d’Émile Nelligan, tiré de l’édition du 17 décembre 1932 du journal La Presse, Archives de la Ville de Montréal, BM1-5P1570-03.