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Des captifs anglo-américains en Nouvelle-France

18 février 2020
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Comment, au début du XVIIIe siècle, de jeunes Anglo-Américaines, les sœurs French, se retrouvent-elles à Montréal, alors territoire ennemi?

Corne à poudre

Un guerrier autochtone tient une prisonnière en habit européen à l’aide de longues cordes.
Musée canadien de la guerre. 19830210-001.
À la fin de l’hiver 1704, au petit matin, un groupe de Français et d’Autochtones alliés prennent d’assaut le village de Deerfield en Nouvelle-Angleterre. La famille French fait partie des nombreux prisonniers. À l’exception du plus jeune enfant tué durant l’attaque, toute la famille est entrainée vers la Nouvelle-France. La mère, Mary Catlin, ne survit cependant pas au difficile et long voyage. À Montréal, certaines des négociations pour le retour des prisonniers de Deerfield s’amorcent. Rachetés, le père Thomas French et deux de ses enfants, Thomas 15 ans et Mary 17 ans, sont renvoyés chez eux.

Trois des filles French s’établissent en permanence au Canada. En 1704, Abigail, 6 ans, se retrouve chez les Autochtones de Kahnawake. Elle y restera toute sa vie et semble ne s’être jamais mariée. Martha French, qui n’a que 9 ans à son arrivée, demeure deux ans chez les Autochtones. Un marchand de Montréal, Antoine Pacaud, la rachète et la confie à la congrégation Notre-Dame. Prenant le nom de Marthe-Marguerite, elle est baptisée à Montréal (en 1707), puis naturalisée (en 1710). Elle épouse en 1711 Jacques Roy dit Lambert, avec qui elle réside à Montréal, puis à Saint-Laurent. De ce premier mariage et d’un second avec le tisserand Jean-Louis Ménard, 13 enfants naitront qui viendront grossir les rangs de la population de la Nouvelle-France. Enfin, Freedom French, âgée de 11 ans lorsqu’elle arrive en Nouvelle-France, séjourne aussi quelque temps chez les Amérindiens. Rachetée par le marchand Jean-Jacques Lebé, elle est baptisée Marie-Françoise French en 1706. Naturalisée Française en mai 1710, elle se marie en 1713 avec Jean Daveluy dit Larose. Le couple, qui demeure en 1741 à Montréal dans la rue Saint-Denis, aura 11 enfants. Aussi exceptionnelle qu’elle puisse sembler, l’histoire de la famille French rappelle le parcours de nombreux captifs américains qui séjournent, à court ou à long terme, en Nouvelle-France, pour eux un territoire ennemi.

Raids et captures

Plan Montréal 1704

Plan de Montréal, une ville commerciale d’environ 1200 personnes, en 1704.
Archives nationales France. (DFC Amérique septentrionale 468A).
Entre 1689 et 1760, un millier de civils et militaires, peut-être plus, sont capturés durant l’une ou l’autre des guerres opposant les colonies de France et d’Angleterre. Beaucoup sont victimes des quelque 70 raids menés contre des établissements de Nouvelle-Angleterre par des miliciens canadiens, des Amérindiens domiciliés alliés des Français et des soldats français. Certaines incursions partent de Montréal. L’approche se fait souvent de nuit et l’attaque au matin. Maisons et récoltes sont brulées. Beaucoup d’hommes sont tués. Le nombre de prisonniers, souvent des femmes et des enfants, est parfois très élevé. On compte 200 captifs, lors de l’assaut de Kittery et de Sandy-Beach par les Français et les Abénaquis, le 6 juillet 1695. Les villages de Deerfied, sur la rivière Connecticut et de Pascomuck subissent de dures pertes le 11 mars 1704 : 50 morts et 112 prisonniers. Dix-sept des captifs ne survivent pas à la longue et périlleuse marche vers la Nouvelle-France sur les cours d’eau glacés et les sentiers enneigés. Les faibles ou les blessés qui ne peuvent suivre le rythme du groupe sont tués.

Les captifs sont ramenés par les Amérindiens pour qui ils revêtent traditionnellement une importance symbolique à laquelle s’ajoute bientôt une valeur marchande. La guerre de capture était exercée par les Amérindiens avant l’arrivée des Européens. Les prisonniers qui n’étaient pas condamnés devenaient esclaves ou étaient adoptés, selon la coutume, afin de prendre la place dans la communauté de proches décédés. Dans le contexte des guerres coloniales, une dimension commerciale s’ajoute à ces pratiques. Le nombre de captures augmente chez certains groupes. Dans les années 1690 et 1700, les autorités coloniales françaises incitent ainsi la capture de prisonniers en offrant de racheter ceux-ci « à bon prix ». Ces prisonniers, lorsque vendus ou échangés contre une rançon, peuvent donc aussi constituer pour les Amérindiens un butin de guerre monnayable.

Rançons, échanges, ventes et adoptions

john_williams.jpg

Peinture montrant le portrait d’un homme portant une perruque et une tenue noire.
Historic Deerfield Museum. HD 80.015. Mr. and Mrs. Hugh B. Vanderbilt Fund for Curatorial Acquisitions.
Des négociations diplomatiques permettent à près du tiers (environ 29 %) des prisonniers civils ou militaires de retourner dans les colonies anglo-américaines après avoir été échangés contre une rançon ou d’autres prisonniers. Dans le cas de Deerfield, après 3 ans de pourparlers, 52 des prisonniers ont été renvoyés. En attendant, certains captifs ou captives passent des mois, voire des années dans les communautés amérindiennes. De jeunes orphelins n’ayant pas été rançonnés sont adoptés par des familles amérindiennes, puis intégrés à la communauté ou vendus à des familles bourgeoises des villes. Dans son ouvrage De la Nouvelle-Angleterre à la Nouvelle-France, Marcel Fournier note plus d’une cinquantaine de ces rachats à Montréal, faits surtout par des marchands, mais aussi des officiers civils et militaires, des congrégations religieuses, des seigneurs ou des agriculteurs. Ces jeunes ne semblent pas être considérés comme des esclaves. Certaines familles les emploient cependant comme domestiques cherchant possiblement à rembourser leurs dépenses. Élevés comme Français et catholiques, ils et elles vont se fondre dans la société montréalaise. Certains captifs ou prisonniers de guerre choisissent de rester en Nouvelle-France, comme ces soldats qui déclinent l’offre de repartir. Ils doivent alors accepter d’être naturalisés Français et d’adhérer à la religion catholique. D’autres individus deviennent « Indiens par adoption » et épousent le mode de vie autochtone. Marcel Fournier identifie 400 « Anglais de nation », dont 209 établis dans la région montréalaise. La plupart sont des civils capturés lors des raids, surtout des femmes et enfants.

C’est ainsi que des « Anglois et Angloises », comme on les appelait souvent à l’époque, venant des colonies britanniques d’Amérique, se sont retrouvés avant la Conquête de 1760 à Montréal et en Nouvelle-France.

Votre nom est-il Langlais, Chartier ou Richard?

Plusieurs patronymes qu’on rencontre dans la population montréalaise actuelle rappellent possiblement l’héritage des Anglo-Américains établis durant le Régime français. Certains migrants auraient adopté des surnoms comme Langlais. L’historien Olivier Maurault parle de noms francisés comme Sullivan devenant Sylvain; Greenhill, Grenil; Madox, Madon; etc. Dans son livre De la Nouvelle-Angleterre à la Nouvelle-France, Marcel Fournier présente une impressionnante liste d’exemples de noms transformés comme : Richard remplaçant Ricker; Chartier, Carter; Austin, Hostin; Phaneuf, Farnsworth; etc. 

Références bibliographiques

DECHÊNE, Louise. Habitants et marchands de Montréal au XVIIe siècle, Montréal, Boréal Express, 1988, p. 103.

DECHÊNE, Louise, et Hélène PARÉ. Le peuple, l’État et la guerre au Canada sous le Régime français, Montréal, Boréal, 2008. 

FOURNIER, Marcel. De la Nouvelle-Angleterre à la Nouvelle-France. L’histoire des captifs anglo-américains au Canada entre 1675 et 1760, Montréal, Société généalogique canadienne-française, 1992.

FOURNIER, Marcel. « Ils n’étaient pas tous Français. Ces ancêtres venus d’ailleurs », [En ligne], Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, n° 34, 1993, p. 32-36. http://id.erudit.org/iderudit/8407ac

MACHABÉE ST-GEORGES, Annabelle. Les anciens captifs de Deerfield au Canada : parcours de vie et intégration, Maîtrise (M.A.), Université de Montréal, 2010, 116 p. http://hdl.handle.net/1866/5180

VIAU, Roland. « Pour qui souffle le vent? Heur et malheur d’une entité coloniale, 1702-1760 », dans FOUGÈRES, Dany (dir.) et autres, Histoire de Montréal et sa région, Les Presses de l’Université Laval, 2012, p. 165-219.