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Anne Lamarque, dite La Folleville

18 juin 2018
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L’histoire de cette pétillante cabaretière ouvre une fenêtre sur la vie montréalaise à la fin du XVIIe siècle.

Montréal 1685

Plan coloré montrant Ville-Marie en 1685.
Bibliothèques et archives Canada.
En juin 1682, des habitants de la petite ville de Montréal se trouvent impliqués dans une histoire judiciaire assez particulière. Anne Lamarque, qui possède un cabaret avec son mari Charles Testard, est accusée de tenir un lieu de débauche et de mener une vie scandaleuse et impudique. Son établissement est connu par plusieurs comme un endroit malfamé où se développent les pires perversions. Le lieu jouit toutefois d’une indéniable popularité auprès d’hommes de tous les milieux : des soldats, des coureurs des bois, des voyageurs, des bourgeois, des commerçants et même des aristocrates le fréquentent assidûment. La controversée cabaretière devient rapidement la cible des ragots.

Anne Lamarque naît en 1649 à Sainte-Colombe, près de Bordeaux. En 1666, elle est en Nouvelle-France et elle épouse un militaire, Charles Testard, sieur de Folleville. Le couple s’installe à Montréal vers 1672. On concède à Testard un terrain au sud de la rue Saint-Paul et à l’est de la rue Saint-Gabriel. La ville est à l’époque de taille modeste : on y compte moins de mille habitants. Cependant, Montréal, située à la confluence du fleuve Saint-Laurent et de rivières menant vers l’intérieur du continent, est parfaitement positionnée pour devenir le centre névralgique du commerce des fourrures. Ainsi, la ville est visitée annuellement par bon nombre de marchands et de voyageurs. Beaucoup plus d’hommes que de femmes habitent la Nouvelle-France du XVIIe siècle. Les établissements comme les auberges et les cabarets deviennent donc des lieux de divertissement prisés par ces populations mobiles qui ne restent parfois que quelques jours en ville avant de repartir en expédition.

Des boissons enivrantes très contrôlées

Cabaret - Anne Lamarque dite La Folleville

Estampe montrant l’intérieur d’un cabaret avec des clients attablés, endormis ou dansants, des garçons de services, des marchands, etc.
Bibliothèque nationale de France. Notice : FRBNF41512535.
Depuis la fin des années 1650, les mesures se multiplient pour limiter la vente, la consommation et la circulation d’alcool à Montréal. En 1658, Paul de Chomedey de Maisonneuve interdit par ordonnance l’entrée de l’alcool dans la ville. Monseigneur Laval interdit en 1660 la vente des boissons enivrantes aux Autochtones, sous peine d’excommunication. Plus tard, en 1672, le nombre maximal d’établissements qui vendent des boissons enivrantes à Montréal est fixé à 12. Ces établissements ont aussi un couvre-feu : ils doivent fermer à 21 heures. Le clergé et les autorités civiles tentent ainsi de limiter l’influence des cabarets, vus comme pernicieux pour la morale et la paix publique. Montréal est particulièrement soumise au regard scrutateur des Sulpiciens, seigneurs de l’île, qui jouent un rôle essentiel dans le maintien de la moralité. Les curés visitent personnellement les fautifs et les pointent du doigt dans leurs sermons.

À en juger par les nombreux déboires judiciaires de la Folleville, les diverses mesures mises sur pied par le clergé et l’administration coloniale sont bien peu respectées. Le cabaret devient la cible des foudres du curé Jean Frémont, un sulpicien de Montréal qui mène une véritable guerre contre la débauche dans les années 1670 et 1680. Il n’est pas seul : de nombreuses plaintes vont être formulées contre le couple Folleville et leur établissement. De violentes bagarres y éclatent, des hommes y trompent leur épouse, des femmes s’y prostituent; bref, la moralité publique est, aux yeux de plusieurs, gravement compromise. Le 17 juin 1682, le curé Frémont en appelle aux autorités et demande au sieur Gervais, officier de justice, de sévir contre Anne Lamarque, alors âgée de 33 ans. C’est le début d’un long procès pendant lequel de nombreux voisins des Folleville vont venir témoigner, apportant de fascinants détails à toute l’histoire.

Un procès aux nombreux rebondissements

Enseigne de cabaret

Enseigne de cabaret de tôle avec trois personnages buvant du vin
Musée Stewart. 1975.33.1.

Selon plusieurs témoins, la Folleville possèderait un livre magique, une sorte de grimoire écrit en français, en latin et en grec, dans lequel elle aurait appris des sortilèges capables d’attirer les hommes dans son établissement. Selon un autre témoignage, elle serait également capable de préparer des philtres d’amour, lui permettant d’assurer la fidélité de ses nombreux clients. Son propre mari, Charles Testard, l’affirme lui-même, accusant la cabaretière d’être une magicienne. On apprend également que Testard est trompé : la cabaretière aurait commis l’adultère à plus d’une reprise, et plusieurs des enfants du couple seraient le résultat de ces aventures extra-conjugales. Certains des amants de la Folleville seraient même de jeunes hommes issus de familles montréalaises huppées et respectables. Pire encore, la Folleville aurait négligé son devoir pascal et aurait même été jusqu’à insulter des membres du clergé.

Malgré toutes ces accusations qui portent contre elle, la Folleville, forte de bonnes relations avec des figures influentes de la société montréalaise, est finalement acquittée par le tribunal. Elle évite ainsi le bannissement. Pour plusieurs historiens, la justice de l’époque est souvent très clémente dans ce genre de situations afin de permettre au commerce de continuer son cours. Anne Lamarque meurt quelques années plus tard, vers 1686, âgée de 37 ans. Ce qui advient du cabaret reste nébuleux : il ferme probablement ses portes après la mort de la cabaretière.

L’histoire d’Anne Lamarque nous plonge dans l’univers montréalais à ses balbutiements. Le rigorisme des membres du clergé s’oppose aux lucratives entreprises des habitants. Anne Lamarque ressort aussi comme une femme d’affaires indépendante et peu encline à se laisser dicter sa conduite par les autorités religieuses. L’histoire de la Folleville montre que malgré l’influence indéniable du clergé sur la société montréalaise du XVIIe siècle, tous ne sont pas sous l’emprise du zèle religieux de l’époque.

Références bibliographiques

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SÉGUIN, Robert-Lionel. La vie libertine en Nouvelle-France au XVIIe siècle, Québec, Septentrion, 1972, 540 p.

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