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Trop d’eau, et pourtant pas assez

21 janvier 2016
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En 1801, de riches marchands montréalais mettent sur pied un réseau privé de distribution de l’eau. La Ville de Montréal lui donnera l’ampleur que nécessitent les besoins croissants de la métropole.

Le charrieux d’eau de jadis, composition de Henri Julien

Illustration d’un porteur d’eau au tournant des XIXe et XXe siècles.
Le charrieux d’eau de jadis, composition de Henri Julien, tiré du journal Le Monde illustré, vol. 17, no 843, 30 juin 1900, p. 136.
Plantée sur les rives marécageuses du Saint-Laurent et pendant longtemps longée par les petites rivières Saint-Pierre et Saint-Martin, Montréal a depuis sa naissance baigné dans l’eau. Ce cadeau de la nature, les citadins ne pouvaient pourtant en profiter autant qu’ils l’auraient voulu pour se désaltérer et combattre les incendies. En effet, sans égouts ni décharges publiques, avec des latrines mal entretenues, l’eau était de mauvaise qualité. Et lorsqu’un feu éclatait, il fallait courir à l’appel du tocsin, seaux en mains, vers le cours d’eau le plus proche, avec les délais désastreux que cela occasionnait. Le prix de ces insuffisances se calculait en pertes de vies (épidémies de choléra et de fièvre typhoïde, maladies intestinales) et en destructions coûteuses.

Un réseau privé embryonnaire

Joseph Frobisher

Portrait de Joseph Frobisher.
Portrait of Joseph Frobisher, par Louis Dulongpré, Musée McCord, M393.
En 1801, de riches marchands montréalais, dont Joseph Frobisher, avaient mis sur pied un premier réseau privé de distribution de l’eau. D’un étang du village de la Côte-des-Neiges, l’eau coulait par gravité dans des tuyaux de bois jusqu’à des citernes au pied de la montagne et, de là, chez quelques clients privilégiés. À compter de 1816, Thomas Porteous modernisait ce système rudimentaire grâce à une prise d’eau dans le Saint-Laurent, des tuyaux de fonte et des pompes à vapeur. Montréal devint alors la ville la mieux desservie du continent après Philadelphie.

Toutefois, c’est la Ville de Montréal qui, propriétaire du réseau à partir de 1845, devait lui donner l’ampleur que nécessitaient les besoins croissants de la jeune métropole. Les dommages causés au réseau par le terrible incendie de 1852 et les pressions des compagnies d’assurance motivèrent la construction d’un premier aqueduc. Celui-ci, dessiné par un éminent ingénieur canadien, Thomas C. Keefer, et inauguré en 1856, puisait son eau dans le fleuve, en amont des rapides de Lachine et l’amenait au réservoir McTavish (à l’intersection de l’avenue du Docteur-Penfield et de la rue McTavish) à l’aide de pompes hydrauliques.

Des travaux de longue haleine

Réservoir McTavish en 1873

Vue du réservoir McTavish en 1873.
1873, McTavish Reservoir M.W.W. Extrait du Rapport annuel de la Montreal Water Works, par J. G. Parks, Archives de la Ville de Montréal, VM6,S10,R3390.2-815.
Rapidement, il fallut admettre que la demande excédait l’offre. De plus, les glaces et les inondations nuisaient périodiquement à la pompe hydraulique, au grand bonheur des porteurs d’eau. Dès 1857, la Ville entreprenait donc une série de travaux pour augmenter la capacité et l’efficacité du système. Ces travaux se poursuivront tout au long du XXe siècle, au gré des besoins : canal d’évacuation des eaux, élargissement de l’aqueduc, pompes à vapeur, nouveaux réservoirs et nouvelles stations de pompage, agrandissements et électrification des stations, prises d’eau plus éloignées des rives pour éviter les eaux polluées de l’Outaouais, etc.

Au tournant du siècle, la plupart des citadins ont l’eau à portée de robinet. Mais quelle eau! Certains jours d’été, elle paraît aussi trouble que dangereuse. Après une épidémie de fièvre typhoïde, en 1910, la Ville prend la décision de chlorer et de filtrer son eau, au même moment que Toronto et plusieurs agglomérations américaines. Une première usine de traitement des eaux sera mise en service en 1918, au pied de l’avenue Atwater. Enfin, après plus de 100 ans de travaux, les Montréalais pouvaient jouir sans trop s’inquiéter d’un des plus beaux avantages de leur ville insulaire.

Usine de filtration Atwater

Vue de la construction de l’usine de filtration Atwater.
1915-1917, Vue générale de la construction de l'usine de filtration Atwater, Archives de la Ville de Montréal, VM4,S14,SSY,SSS1,D3-553.

Cet article est paru dans le numéro 12 du bulletin imprimé Montréal Clic, publié par le Centre d’histoire de 1991 à 2008.

Carré d'eau

Jusqu’en 1880, on aurait pu facilement se noyer sur le site du square Saint-Louis (carré Saint-Louis). En effet, à cet endroit, en haut de la Côte-à-Baron, se trouvait un réservoir d’une capacité de trois millions de gallons. Construit par la Ville en 1849 pour y recevoir l’eau pompée de l’aqueduc municipal, il fut jugé insuffisant et définitivement abandonné en 1879. Ce réservoir fit donc place au parc ombragé que l’on connaît, baptisé en l’honneur des frères Saint-Louis, d’actifs entrepreneurs qui y habitaient. Seule une fontaine, érigée en 1894, rappelle ses humides origines.

Références bibliographiques

DAGENAIS, Michèle. Montréal et l’eau. Une histoire environnementale, Montréal, Boréal, 2011, 306 p.

FOUGÈRES, Dany. L’approvisionnement en eau à Montréal : du privé au public, 1796-1865, Sillery, Septentrion, 2004, 472 p.