La gymnaste italo-bulgare, Vesela Mateva, a participé aux Jeux olympiques de Montréal en 1976. Alors athlète de 16 ans venant de la Bulgarie communiste, elle livre sa perception de la ville.
C’est au cours d’un vernissage au MEM – Centre des mémoires montréalaises que Vesela Boneva Mateva fait la connaissance de l’équipe du musée. Elle achevait alors un séjour de près de deux semaines à Montréal. Pour Vesela, il s’agissait d’un retour chargé d’émotion : elle n’était pas revenue dans la métropole depuis 1976, année où elle y avait participé aux Jeux olympiques en tant que gymnaste bulgare.
Résidant maintenant en Italie, dont elle a la nationalité, Vesela nourrissait depuis longtemps le rêve de renouer avec Montréal, la ville de ses souvenirs olympiques. Elle exprime aujourd’hui le regard qu’elle a porté sur la métropole et sur les Jeux en tant qu’athlète étrangère.
Une enfant aux nombreux talents
Vesela Mateva

Vesela Mateva est née à Choumen en Bulgarie en 1960. À 16 ans, elle participe aux Jeux olympiques d’été de Montréal. Son penchant pour l’athlétisme s’est manifesté à un jeune âge : à trois ans, elle montrait déjà un intérêt pour la danse et l’acrobatie. Quand elle a quatre ans, ses parents l’inscrivent à des cours de gymnastique. Vesela est rapidement devenue une fille aux multiples talents : à 9 ans, elle sait chanter, jouer du violon, elle suit des cours d’anglais et pratique la gymnastique. Cependant, son père lui demande de prendre une décision : choisir une seule discipline. C’est ainsi que Vesela décide d’aller dans un pensionnat de sport-études, à Varna en Bulgarie, où elle se dévoue entièrement à la gymnastique.
Au moment de l’entrée de Vesela au pensionnat, son père lui dit des mots qui la marqueront pour le reste de sa vie : « Il y a toujours un pas vers l’avant, mais pas vers l’arrière. »
L’École nationale de gymnastique
Vesela Mateva - titre de transport

À 12 ans, Vesela entre à l’École nationale de gymnastique bulgare dans la capitale, Sofia. Après deux ans, elle est sélectionnée parmi les candidates bulgares pour les Jeux olympiques de 1976 à Montréal. Vesela entame alors un programme d’entraînement extrêmement ferme. Les journées commencent avant six heures du matin et comportent plus de sept heures d’entraînement physique par jour. Aussitôt levées, les filles du programme doivent courir jusqu’à cinq kilomètres. Elles passent les deux dernières heures de leur journée à étudier, avant de se coucher un peu avant 22 heures. Et recommencent le tout le lendemain. Les weekends sont à peine plus légers, avec le dimanche comme seule journée de repos. Pour maintenir les athlètes dans un état de concentration complète, c’est-à-dire sans aucune distraction, il leur est interdit de fréquenter leurs familles ou amis et de participer aux fêtes.
À l’été 1976, après deux années de préparation rigoureuse, Vesela se qualifie officiellement comme gymnaste remplaçante au sein de l’équipe nationale bulgare. Elle n’a alors que 16 ans. Cependant, son départ demeure incertain jusqu’à la dernière minute : ce n’est que 24 heures avant le voyage qu’on lui remet le programme officiel de l’événement et qu’on lui confirme enfin sa participation aux Jeux olympiques de Montréal. Vesela fait alors partie d’un groupe d’une cinquantaine de personnes qui prennent la route vers le Canada : gymnastes féminins et masculins, entraîneurs ainsi que personnel logistique.
L’athlète se souvient d’un trajet éprouvant, ponctué par deux escales, qui s’étire sur près de 24 heures avant l’arrivée à Montréal. Durant le vol, les entraîneurs interdisent formellement aux gymnastes de dormir, pour qu’elles luttent contre le décalage horaire et s’adaptent le plus rapidement possible à l’heure montréalaise. À peine arrivées, les jeunes filles sont conduites directement au gymnase pour une séance d’entraînement. L’épuisement est palpable : Vesela raconte que plusieurs de ses coéquipières s’effondrent au sol, en larmes, incapables de poursuivre tant la fatigue est intense.
Les Jeux olympiques
JO 1976

Ce n’est pas parce que Vesela a terminé les épreuves que les Jeux sont finis pour elle. L’athlète raconte que l’équipe bulgare est demeurée à Montréal jusqu’à la cérémonie de clôture. Elle dit que c’est durant cette période qu’elle est tombée sous le charme de la ville. Chaque athlète recevait une allocation de 150 dollars pour ses dépenses. Mais, si les sorties en ville étaient possibles, elles l’étaient toujours sous surveillance étroite.
Vesela se souvient avoir visité la ville souterraine, l’Oratoire Saint‑Joseph, le Vieux‑Port, ainsi que de nombreuses boutiques. Montréal la marque profondément par la diversité des gens, l’abondance des produits offerts et l’architecture des gratte‑ciels : elle parcourt une véritable métropole nord‑américaine. À ses yeux d’adolescente ayant peu d’idées de ce à quoi ressemble le monde hors de son pays natal, la ville paraît immense et résolument cosmopolite. La variété de la nourriture, les vêtements portés par les gens, les nombreux magasins et les langues qu’elle entend représentent autant de découvertes.
La crème glacée, une révélation pour elle, devient presque une obsession. Vesela avoue avoir eu de la difficulté à contrôler sa consommation de cette gourmandise tant elle l’appréciait. Elle s’en régale au Village olympique, car les sorties en ville demeurent limitées : les athlètes bulgares ne sont autorisés à quitter le Village qu’accompagnés de surveillants, et seulement à de rares occasions. Ainsi, Vesela passe plusieurs de ses journées à errer dans le Village olympique, sans véritable occupation.
Sous haute surveillance
Vesela Mateva - 2024

Avant qu’elle parte pour le Canada, les parents de Vesela lui ont demandé de leur rapporter des articles particuliers, difficiles à se procurer dans la Bulgarie communiste. Quelques jours avant son retour, Vesela va donc faire des courses, escortée bien sûr, et revient au Village olympique avec les cadeaux souhaités. Au moment de passer les détecteurs de métal, l’alarme sonne et plusieurs agents de sécurité s’approchent rapidement d’elle. Elle est escortée au sous-sol dans une pièce qui ressemble à une salle de classe, ses nouveaux achats sont confisqués et un interprète russe l’interroge. La sécurité du Village olympique veut savoir pourquoi une jeune gymnaste de 16 ans transporte un couteau de chasse et des ciseaux de couture. Elle leur explique qu’il s’agit de cadeaux pour ses parents. Son père, chasseur et pêcheur, lui a demandé un couteau de chasse Solingen, sa mère, de bons ciseaux de couture.
Une fois l’interrogatoire terminé, les objets sont mis en quarantaine sur une étagère remplie d’objets et d’armes confisquées, et Vesala est relâchée. Toutefois, elle subit dès lors une surveillance encore plus intense qu’auparavant. Du matin au soir, un agent de sécurité la suit. Le jour du retour en Bulgarie, Vesela se dit qu’il va réduire sa vigilance, mais, au contraire, il embarque dans l’avion et s’assoit derrière elle. Cet agent a suivi Vesela jusqu’à l’atterrissage à Sofia. C’est là qu’il a sorti de son sac un paquet bien emballé, qu’il le lui a remis, et qu’il l’a enfin quittée, après l’avoir saluée. À l’intérieur du paquet : le couteau Solingen et la paire de ciseaux.
Montréal gravé dans son esprit
Vesela n’a jamais oublié Montréal qui marque un tournant dans sa carrière, mais aussi pour sa vision du monde. Après sa visite de la métropole, Vesela est retournée en Bulgarie transformée, plus ouverte et plus curieuse du monde. D’ailleurs, une de ses enseignantes lui a demandé d’arrêter de raconter son expérience aux autres étudiants, de peur qu’elle les incite à quitter la Bulgarie. Vesela est aussi renvoyée de l’école à deux reprises parce qu’elle porte un jean acheté à Montréal, ce qui est strictement défendu par le décorum académique de la Bulgarie communiste.
Durant sa carrière, Vesela a visité plusieurs pays et a émigré en Italie, où elle est devenue une entraineuse réputée. Elle a également entrepris des démarches auprès de musées et de centres d’archives, à la recherche de documents photographiques et audiovisuels portant sur les Jeux olympiques. En 2005, elle s’est rendue en Australie à l’occasion d’une compétition de gymnastique de ses élèves. Elle y a pris contact avec d’anciennes gymnastes, actives en 1976, pour trouver des archives photographiques et filmées. C’est dans la continuité de cette quête, portée par le souvenir marquant de son passage à Montréal, que Vesela y est revenue et qu’elle a visité le MEM – Centre des mémoires montréalaises.
Entretien avec Vesela Mateva, réalisé le 28 novembre 2024 par Anthony-Vincent Ragusa, par visioconférence.



