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Les travailleuses grecques de Montréal

02 juin 2017
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Souvent oubliées des récits d’immigration et d’intégration, les femmes grecques contribuent depuis leur arrivée à Montréal au développement de leur communauté et de leur famille.

La première vague d’immigration grecque à Montréal remonte à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. En Grèce, l’occupation ottomane et une crise de l’économie rurale forcent des paysans à quitter leur terre et à abandonner leur maison. Plusieurs cherchent du travail au Canada et aux États-Unis et espèrent éventuellement retourner en Grèce. À Montréal, les premiers migrants sont principalement des hommes célibataires.

Les premières familles et entreprises grecques

Femmes grecques - Article journal

Article du journal Le Devoir datant de 1968 intitulé \"Grèce : des femmes discrètes pour un pays qui semble fait par et pour les hommes\".
Le Devoir, 2 novembre 1968, p. 20.
Témoignage de la présence des Grecs dans la métropole, plusieurs commerces ouvrent leurs portes à la fin du XIXe siècle. Un dénommé M. Nicholson possède par exemple une fruiterie-confiserie au 1889, rue Notre-Dame. En 1898, un importateur grec, M. Malouf, est mentionné dans les journaux pour un vol par effraction commis dans sa boutique, située sur la même rue que celle de M. Nicholson. Leur importance économique est même soulignée par un commentateur du journal Le Pays, en 1921. Il indique : « Les cinémas, les théâtres, les salles de danse, les restaurants, les confiseries sont aux Juifs et aux Grecs. Nos magasins sont des échoppes à côté de leurs établissements! »

Si ces premiers immigrants arrivent pour la plupart seuls, plusieurs retournent séjourner en Grèce pour prendre épouse et reviennent par la suite à Montréal. Une autre pratique consiste à arranger des mariages grâce à des échanges de photographies. Ainsi, plusieurs hommes grecs se fiancent à des femmes qu’ils n’ont jamais rencontrées et dont ils sont séparés par plusieurs milliers de kilomètres. La plupart de ces femmes grecques qui arrivent au tournant du XXe siècle n’occupent en théorie aucun emploi : la coutume veut que seul le mari travaille. Laisser la femme travailler représente alors une sorte d’insulte à la masculinité des maris, car cela remet en question leur capacité à subvenir aux besoins de leur famille. La femme est ainsi souvent reléguée aux affaires domestiques et familiales. L’homme, lui, est davantage présent dans la sphère publique : à Montréal, les kafeino, ou cafés grecs, sont par exemple réservés aux hommes.

Ces normes sociales ne veulent toutefois pas dire que toutes les femmes grecques de l’époque ne travaillent pas. Plusieurs participent activement au développement des nombreuses nouvelles entreprises familiales grecques qui émergent au tournant du XXe siècle. Une brève incursion dans le recensement canadien de 1901 complique également le portrait. Une dénommée A. Abalistis est employée en 1901 comme domestique dans une famille grecque du quartier Saint-Laurent. Genrula Zewas, qui a 33 ans en 1901, occupe avec sa fille Kresola une maison dans le quartier Saint-Antoine. Sans qu’on sache exactement dans quelles circonstances ou pour combien de temps, des femmes grecques se retrouvent à Montréal sans mari, et doivent vraisemblablement subvenir elles-mêmes à leurs besoins.

Les ouvrières de la deuxième vague d’immigration

Femmes grecques - pâtisserie

Deux femmes tenant de grandes pâtisseries
Bibliothèque et Archives nationales du Québec. E6,S7,SS1,D790847 À 790847.
Après la Seconde Guerre mondiale, la Grèce, déjà ravagée par l’occupation nazie et la résistance, entre dans une guerre civile, qui dure de 1946 à 1949. Ces conditions plongent le pays dans de graves instabilités économiques, sociales et politiques, entraînant une deuxième vague d’immigration d’importance. En 1951, le Canada et la Grèce négocient ensemble le recrutement de travailleurs et travailleuses grecs, incapables de trouver un emploi en Europe. Ainsi, au courant des années 1950, 40 % des immigrants grecs sont des travailleurs sous contrat. De nouveaux programmes de parrainage familial contribuent aussi à réunir de nombreuses familles grecques au courant des années 1960. En résultat de ces différents développements, entre 1945 et 1971, 120 000 Grecs s’installent au Canada.

Dans la période d’après-guerre, la place des femmes grecques au sein de l’immigration change. Le processus ne repose plus sur des hommes seuls qui s’établissent puis font venir leur famille. Les femmes grecques migrent désormais davantage comme travailleuses sous contrat et envoient de l’argent à leurs familles en Grèce. Entre 1950 et 1980, elles sont employées principalement comme ouvrières dans des manufactures de textile, comme femmes de chambre, domestiques, ou comme assistantes dans les hôpitaux. À l’époque, les travailleuses grecques côtoient souvent des Italiennes, Hongroises, Polonaises, Haïtiennes, aussi employées en grand nombre dans le domaine du textile. Souvent, la survie, plutôt que la qualité de l’emploi, est la priorité. La plupart occupent des emplois non-syndiqués associés à des conditions de travail peu attrayantes.

Évolution des dernières décennies du XXe siècle

À cette époque, certaines valeurs patriarcales en vigueur au début du siècle subsistent encore. Certaines femmes grecques — interviewées par Margarita Dounia de l’université McGill en 2004 — expliquent, par exemple, que les familles et les maris encourageaient souvent les femmes à ne pas trouver de travail pour plutôt s’occuper des enfants. Pourtant, les difficultés liées à l’immigration obligeaient fréquemment les femmes grecques à gagner de l’argent d’une manière ou d’une autre. Pour plusieurs des personnes interviewées, l’expérience montréalaise a changé la perception traditionnelle des genres au sein de plusieurs familles grecques.

Grecs - Femmes grecques

Barbara Hasiotis posant dans une église
Photo de Antonio Pierre de Almeida, Centre d’histoire de Montréal.
Dans les dernières décennies du XXe siècle, le portrait change fortement. Si en 1980, 61 % des femmes actives grecques travaillent dans les usines de textile, en 1991, seules 27 % des femmes actives grecques du Québec travaillent encore en manufacture. Ces changements reflètent le processus de désindustrialisation et de délocalisation qui s’opère à Montréal durant les années 1980, mais aussi les caractéristiques des nouvelles générations d’immigrants grecs au Canada. En 1971, 1 % des Grecs du Québec étaient diplômés universitaires, une proportion qui passe à 9 % en 1991. Et les femmes grecques professionnelles sont de plus en plus présentes dans le paysage montréalais.

Références bibliographiques

DOUNIA, Margarita. Your Roots will be Here, Away From Your Home: Migration of Greek Women to Montreal, 1950-1980, Mémoire (M.A.) (histoire), Université McGill, 2004, 125 p.

GAVAKI, Efrosino. « Greek Immigration to Quebec: The Process and the Settlement », Journal of the Hellenic Diaspora, vol. 17/1, 1991, p. 69-89.

GAVAKI, Efrosino. « Immigrant Women’s Portraits: The Socio-Economic Profile of the Greek Canadian Women », The Greek Review of Social Research, no 110, 2003, p. 55-75.

IOANNOU, Tina. La communauté grecque du Québec, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1983, 333 p.

KATMA, Fotini. The Role of the Greek Orthodox Church in the Greek Community of Montreal, Mémoire (M.A.) (sociologie et anthropologie), Université Concordia, 1985, 96 p.

LABELLE, Micheline, et al. « Immigrées et ouvrières : un univers de travail à recomposer », Cahiers de recherche sociologique, no 22,1984, p. 9-47.