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Le télégraphe et ses messagers

21 mars 2019
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La télégraphie inaugure l’industrie des télécommunications au XIXe siècle, mais l’efficacité de ses messagers dépend d’une autre innovation moderne : le vélo, promis à un grand avenir!

Album Universel - 28 juin 1902

Article avec trois photos sur de jeunes messagers de télégraphe à vélo
Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
« Les hommes de demain! », voilà ce que l’on peut lire comme grand titre dans le journal L’Album Universel en juin 1902. Sous le pseudonyme de « L’Annaliste », le journaliste de l’hebdomadaire signe deux reportages sur de jeunes messagers à l’avenir prometteur à l’œuvre dans les bureaux de télégraphie de la Great North Western Telegraph Co. et du Canadien Pacifique à Montréal. Bien que les deux compagnies soient rivales, ces articles constituent certainement une belle publicité.

Il ne faut pas s’étonner de voir de jeunes adolescents déjà sur le marché du travail au début du XXe siècle. Comme la fréquentation scolaire n’est pas obligatoire, presque la moitié des enfants quittent les bancs d’école après la septième année au Québec pour contribuer au revenu familial. Comme l’évoque l’Annaliste dans ses articles, le travail à un jeune âge forge le caractère et développe l’intelligence, ce qui reflète bien la mentalité de l’époque.

Pour accéder au métier de messager, ces garçons, en plus d’être d’habiles cyclistes, doivent se débrouiller parfaitement en anglais et en français pour servir adéquatement la clientèle d’affaires. Né d’un père franco-belge et d’une mère de descendance anglaise, Charles Fyon est l’exemple d’un parfait candidat pour le poste de messager pour la Great North Western Telegraph Co.

Chaque jour, une cinquantaine de jeunes messagers, surnommés « les boys », attendent impatiemment dans les bureaux de la compagnie. Une fois transcrits par les télégraphistes, les télégrammes à livrer aux quatre coins de la métropole sont distribués aux jeunes cyclistes. Au signal du gérant, les garçons enfourchent leur bicyclette fournie par l’entreprise.

Célérité et professionnalisme sont exigés

Album Universel - 7 juin 1902

Article avec deux photos de jeunes messagers de télégraphe
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Engagés pour leur vivacité et leur débrouillardise, les garçons ne tardent pas à connaître la ville comme leur poche, mais aussi à emprunter les chemins les plus rapides pour se rendre à destination. En 1900, dans les rues achalandées de la métropole, les jeunes « porteurs » de messages se fraient un chemin à travers la cohue piétonnière, les voitures tirées par les chevaux, les automobiles et les camions. Leur but, bien sûr, est d’apporter rapidement une dépêche télégraphique aux citoyens de marque : un banquier, un journaliste, un ecclésiastique, voire monsieur le maire en personne! Il n’est pas rare qu’un jeune messager doive s’arrêter à plusieurs endroits avant de trouver le destinataire du télégramme. Un accès aussi exclusif à l’élite montréalaise requiert une grande discrétion. Les télégrammes sont porteurs de messages d’affaires, mais aussi de bonnes et mauvaises nouvelles qui ne doivent pas être ébruitées. La célérité et le professionnalisme d’un bon messager peuvent lui valoir sept à huit dollars par semaine, l’équivalent d’un salaire d’ouvrier de manufacture vers 1900.

Cette rencontre avec ces jeunes messagers vifs et ambitieux amène l’Annaliste de L’Album Universel à proclamer qu’« il n’y a pas de plus belles écoles pour la jeunesse que cet entrainement aux affaires, comme aux difficultés de la vie ». Être messager, un métier développant la débrouillardise et l’ouverture sur le monde, assure à Charles Fyon et ses collègues un avenir prometteur!

En se familiarisant avec le monde des communications et des transports en pleine expansion, plusieurs messagers ont effectivement connu une ascension sociale appréciable. Citons William Cornelius Van Horn, président du chemin de fer Canadien Pacifique entre 1881 et 1899, ou encore Lewis McFarlane, à la tête de la compagnie Bell entre 1915 et 1925. Même au sein de la société de télégraphie, les jeunes hommes ambitieux peuvent monter les échelons aisément. Ayant débuté comme messager à la Great North Western Telegraph Co. à l’âge de 15 ans, en 1893, F. M. Sheppard devient opérateur de télégraphe en 1903. Il transmet alors surtout les résultats des parties de crosse et des courses de chevaux, un sujet de préoccupations pour bien des Montréalais. Lorsqu’il prend sa retraite en 1943, après 49 ans de services, F. M. Sheppard est le représentant commercial des télégraphes du Canadien National, qui ont intégré les services télégraphiques de la Great North Western Telegraph Co. en 1919.

Les bureaux de télégraphie à Montréal

PA-117883

Environ 35 hommes et garçons en rangée posent devant un édifice, avec des vélos en avant-plan.
Bibliothèque et Archives Canada, PA-117883
En 1900, les jeunes messagers, les télégraphistes et les dirigeants de la Great North Western Telegraph Co. prennent la pose à l’occasion d’une photographie devant les bureaux montréalais de la compagnie. Sur la pierre, discrètement gravée, on voit clairement l’inscription « G.N.W. Telegraph Co. ». Cette entreprise siège dans les bureaux de la première compagnie de télégraphie de la métropole, la Montreal Telegraph Co., fondée en 1847 par l’homme d’affaires Hugh Allan.

Comme Boston, New York et Philadelphie, Montréal se dote de communications télégraphiques très tôt dans son histoire. En 1846, les techniques de télégraphie permettant d’envoyer des messages codés à distance se modernisent et se diffusent en Amérique du Nord. Une année plus tard, la Montreal Telegraph Co. est prête à offrir ses services de télécommunication aux citoyens de la métropole. L’engouement pour cette nouvelle technologie se fait sentir. Bientôt, la compagnie montréalaise est concurrencée par la Dominion Telegraph Co. en 1868, puis par la Great North Western Telegraph Co. en 1880.

Télégraphe

Télégraphe récepteur
Bibliothèque et Archives Canada, Mikan 3348271
Fondée dans l’Ouest, la Great North Western Telegraph Co. devient une filiale de l’entreprise américaine de la Western Union en 1881. Pour s’implanter dans l’Est, cette ambitieuse compagnie loue les lignes de la Dominion Co. et de la Montreal Telegraph Co. La Great North Western Telegraph Co. s’installe dans les bureaux de cette dernière au 422-424, rue Saint-François-Xavier. Pour un court moment, l’entreprise obtient le monopole des services de télégraphie au Canada. Mais, en 1885, un concurrent de taille, le Canadien Pacifique, installe ses propres services de télégraphie au moment de la construction du chemin de fer transcontinental. Ses bureaux sont construits en 1901 à un coin de rue de la Great North Western Telegraph Co. La concurrence dans ce secteur pousse cette dernière à la faillite en 1915. Reprise par le gouvernement fédéral, elle est intégrée au service du chemin de fer Canadien National en 1919. Bien après l’arrivée du téléphone, la télégraphie continuera ses activités dans les mêmes bureaux jusqu’en 1957.

L’article original est paru dans la chronique « Montréal, retour sur l’image », dans Le Journal de Montréal du 22 février 2015 et dans le livre Promenades historiques à Montréal, sous la direction de Jean-François Leclerc, les Éditions du Journal, 2016, p. 144-145. Il a été révisé et augmenté pour sa parution dans Mémoires des Montréalais en 2018.

Références bibliographiques

BEAULIEU, Marion. Pratiques cyclistes à Montréal : 1900-1950, Mémoire (M.A.), UQAM (histoire), 2017. [En ligne].
https://archipel.uqam.ca/10884/1/M15164.pdf

GAGNÉ, Amélie. La petite Reine et les femmes, la bicyclette au Québec, 1880-1920, Mémoire (M.A.), UQAM (histoire), 2005.
https://histoire.uqam.ca/wp-content/uploads/sites/21/2017/03/Amelie_gagn...

HAMEL, Thérèse. « Obligation scolaire et travail des enfants au Québec : 1900-1950 », [En ligne], Revue d’histoire de l’Amérique française, Vol. 38, no 1, été 1984.
https://www.erudit.org/fr/revues/haf/1984-v38-n1-haf2334/304236ar.pdf