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Le métier de policier à Montréal avant 1865

21 septembre 2020
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Avant que ne soit créé un service de police municipal indépendant, la sécurité dans Montréal était assurée par diverses organisations, officielles, mais plus ou moins efficaces.

S’inspirant du Metropolitan Police Service de Londres fondé en 1829, Montréal se dote officiellement d’une police municipale en 1865. Avant cette date, la justice est appliquée par des juges de paix et des connétables, de simples citoyens. Si ceux-ci sont incapables de faire face à la situation, c’est la garnison qui est appelée en renfort.

Le Service du guet

guet_montreal_1832.jpg

Image en noir et blanc d’un homme portant un chapeau et tenant une lanterne.
Archives du SPVM
Le 1er avril 1818 est promulgué l’Acte qui pourvoit plus efficacement à la Sûreté des Cités de Québec et de Montréal par l’établissement d’un Guet. Le Service du guet prend forme. Il est constitué de 1 chef, de 1 chef adjoint et de 24 hommes de patrouille. Pour être embauché, il faut avoir de bonnes mœurs, être en bonne santé, bilingue et recommandé. Les guetteurs font des rondes de surveillance entre 19 heures et 5 heures du matin avec pour seule arme un bâton de cinq pieds! Ils sont également munis d’une crécelle (finalement remplacée par un sifflet) pour alerter leurs collègues et dissuader les malfaiteurs. Elle leur sert aussi à marquer le temps. Toutes les demi-heures, les guetteurs la font tourner, puis crient, lorsqu’il n’y a rien à signaler, « All is well! ». C’est ainsi qu’ils gagnent leur surnom de « bazouelles ». Entre le 1er juin et le 31 août, deux patrouilles sillonnent la ville : de 22 heures à minuit et de 1 heure à 3 heures du matin. Du 1er septembre au 31 mai, alors que la noirceur s’étire, elles sont trois à veiller au grain : de 21 heures à 23 heures, de minuit à 2 heures et de 3 heures à 5 heures du matin. L’objectif du guet est simple : garder l’ordre, assurer la tranquillité publique et procéder aux arrestations lorsque cela s’avère nécessaire. Le jour, ce sont les connétables qui garantissent la sécurité.

Les hommes du guet sont également lampistes. Ils se chargent d’allumer et d’éteindre les 150 lampes dispersées dans la ville et aux entrées des faubourgs. Comme cet éclairage nocturne ne s’étend pas à tout le territoire, ils patrouillent avec une lanterne accrochée à leur ceinture. Par contre, l’entretien des lampes n’est pas de leur ressort et revient à quatre autres hommes. Ceux-ci sont rémunérés au coût de 2 shillings par lampe par mois alors que le salaire pour un homme du guet est de 57 livres par année. Le point de rassemblement du guet est d’abord à l’ancien couvent des Récollets avant que le Service déménage à la « maison à peser » près du nouveau marché dont le loyer est de 30 livres par année. Le guet est actif jusqu’en 1837. Ses activités prennent fin par manque de financement, mais surtout à cause de la création de la police de Durham en réaction aux rébellions patriotes de 1837 et 1838.

La police gouvernementale et municipale à Montréal

Policier avant 1865

Reproduction d’une liste manuscrite sur un papier jaunâtre.
Bibliothèque et Archives nationales du Québec, centre Vieux-Montréal. P224, S3, P04-001.
Mise en service en 1838, cette police est composée, à Montréal, de 4 officiers, 6 sergents, 6 caporaux, 4 cavaliers et 102 constables sous la direction de Pierre-E. Leclère. Elle a pour but de mater les rassemblements contestataires et d’apaiser les troubles patriotes. Elle surveille autant dans la ville que dans les campagnes avoisinantes. Lors de la seconde incorporation de la Cité au début des années 1840, la police de Durham est cédée à la Ville et le gouverneur nomme un commissaire de police du Bas-Canada à Montréal : Alex Comeau. Ce dernier a 60 hommes sous sa direction : 3 capitaines, 3 lieutenants (qui sont responsables chacun de 1 poste de police), 3 gardiens de prison, 2 policiers à cheval, 3 chargés des « services secrets » (les enquêtes) et 46 constables. En plus de la patrouille, les constables doivent prêter main-forte lors d’incendies et témoigner en cour lorsque cela est requis. Pour faire partie de ce service, il faut avoir moins de 35 ans et mesurer minimalement 5 pieds et 8 pouces. En 1843, la force est réduite à 48 constables et coûte à la Ville 3235 livres par année. Le salaire des policiers n’est que de 2 shillings et 6 pence et il atteint 4 shillings et 6 pence en 1853. C’est très peu si on pense que le salaire d’un ouvrier non qualifié en 1845 est de 2 shillings!

L’une des tâches principales des constables est le contrôle des foules et des émeutes. Ils y parviennent difficilement, comme on peut le constater lors de l’incendie du Parlement en 1849 et de l’affaire Gavazzi en 1853 (voir l’encadré ci-bas). La police est alors temporairement remplacée par la garnison locale. Afin de remédier à la situation, la Ville augmente le nombre de policiers et leur salaire, et leur permet d’utiliser des armes à feu, fournies par l’armée, lors d’événements problématiques. Au cours de cette période, l’armée et la police entretiennent de nombreux liens. Ceux qui quittent la première entrent souvent dans la seconde. En plus de fournir des armes et de donner main-forte quand les incidents dégénèrent, l’armée participe à l’entraînement des constables.

D’ailleurs, cette étroite collaboration pourrait avoir contribué à la lenteur du développement d’une police municipale montréalaise indépendante. En effet, les dirigeants de la Ville ne voient pas l’intérêt d’investir dans une force constabulaire lui appartenant alors que les troupes impériales sont en mesure de s’occuper de la sécurité publique. Néanmoins, l’urbanisation rapide de Montréal devient un enjeu pour la cité. Les policiers doivent patrouiller et intervenir sur un territoire de plus en plus grand et auprès d’une population en hausse constante. L’armée perd graduellement sa place et la police commence à s’ancrer de façon permanente dans le tissu municipal.

Une fin abrupte

Émeute Gavazzi

Gravure en noir et blanc d’une scène violente à l’extérieur. Presque au centre, on voit une église.
Musée McCord. MP-0000.812.2.
Malgré tout, ce corps policier du Bas-Canada à Montréal rencontre plusieurs problèmes : les effectifs sont sous-payés, manquent de discipline et connaissent mal les lois. Devant ce constat, la Ville licencie toute la force le 1er mai 1862, afin de trouver de nouveaux candidats répondant davantage aux exigences. Cette action n’a pas l’effet escompté et rend le recrutement encore plus ardu. Il faudra attendre la création d’un service de police municipal indépendant en 1865 pour obtenir une réorganisation complète de la force.

Merci à Paul-André Linteau pour la relecture de cet article et au Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal pour son soutien à la recherche.

L’affaire Gavazzi

Le 6 juin 1853, Alessandro Gavazzi, ex-moine défroqué devenu patriote italien, prononce un discours anticatholique à Québec qui met la ville en émoi. Trois jours plus tard, à l’invitation des loges orangistes locales, le « destructeur du papisme » se trouve au temple Zion de Montréal, situé dans la côte du Beaver Hall, à proximité du square Victoria. Le maire, Charles Wilson, craignant les débordements agressifs dépêche la police sur les lieux afin d’encadrer la foule qui se masse dans les rues avoisinant le temple. Il demande également à un détachement de la garnison de se tenir prêt à l’action dans une maison à proximité du temple. Parmi la foule, un bon nombre d’Irlandais catholiques, venus de Griffintown, n’hésitent pas à chahuter Gavazzi et ses partisans.

Les propos véhéments de Gavazzi enflamment les protestants à l’intérieur du temple et les catholiques à l’extérieur. Dehors, des pierres sont lancées en direction de l’édifice et des coups de feu sont tirés. Les participants, galvanisés par les mots de l’Italien, n’hésitent pas à riposter. Les policiers, seulement armés d’un bâton, ne font pas le poids et les militaires sont appelés en renfort. Le désordre règne et le tumulte s’accentue. Les officiers n’arrivent pas à se faire entendre et à contenir leurs effectifs. Les soldats, dans la confusion, ouvrent le feu. Au total, cette « Saint-Barthélemy » montréalaise, surnom donné à l’événement par la Montreal Gazette, tue une dizaine de personnes et en blesse environ 50 autres, majoritairement des protestants. Une enquête, déclenchée quelque temps après, ne détermine pas qui a donné l’ordre de tirer. Plusieurs mettent en cause le maire, mais, en fin de compte, personne ne sera reconnu coupable.

Références bibliographiques

GIROUX, Éric. Les policiers à Montréal : travail et portrait socioculturel, 1865-1924, Mémoire (M.A.) (histoire), Université du Québec à Montréal, 1996, 149 pages.

GREER, Allan. « The Birth of the Police in Canada », Colonial Leviathan. State Formation in Mid-Nineteenth Century Canada, sous la direction d’Allan Greer et Ian Radforth, Toronto, University of Toronto Press, 1992, p. 17-49.

LEFEBVRE, Fernand. « L’histoire du guet à Montréal », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 6, no 2, 1952, p. 263-273.

NADEAU, Jean-François. « De rares tensions au nom de la religion à Montréal », Le Devoir, 19 novembre 2016. (Consulté le 7 avril 2020).
https://www.ledevoir.com/politique/montreal/485123/depuis-le-xixe-siecle-de-rares-tensions-au-nom-de-la-religion-a-montreal

SENIOR, Elinor Kyte. « The Influence of the British Garrison on the Development of the Montreal Police, 1832 to 1853 », Military Affairs, vol. 43, n2, 1979, p. 63-69.

SYLVAIN, Philippe. « Le 9 juin 1853 à Montréal : encore l’Affaire Gavazzi », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 4, n2, septembre 1960, p. 173-216.

TURMEL, Jean. Premières structures et évolution de la police à Montréal (1796-1909), Montréal, Service de police de Montréal, 1971, 120 p.