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La science au service de la police

02 novembre 2020

Dans les années 1920, le F.B.I. visite le laboratoire de recherches médicolégales de Montréal, une ressource précieuse pour la police qui utilise les sciences depuis longtemps et avec succès.

Système Bertillon

Coupure de journal en sépia qui montre une scène d’intérieur. Un homme debout mesure la tête d’un second homme assis sur une chaise, vue de profil.
BAnQ numérique. Notice 0002744326.
Au début du XXe siècle, de nombreuses avancées scientifiques et technologiques bonifient l’efficacité du Service de police de Montréal. L’identification judiciaire prend alors son envol, et la métropole canadienne fait figure de pionnière grâce au docteur Wilfrid Derome.

Le système de Bertillon

À la Préfecture de police de Paris, Alphonse Bertillon développe, dans les années 1880, un système de mesures anthropométriques afin d’identifier les criminels. Surnommée le « bertillonnage », cette méthode fait des émules (voir l’encadré plus bas). Dès 1884, le Département de police de Montréal se procure un appareil photographique. Les malfrats arrêtés sont pris en photo, de face puis de profil, et fichés par les policiers. Ceci permet d’identifier ceux et celles qui commettent à nouveau des infractions. Le bertillonnage parisien est rapidement adopté par plusieurs corps policiers. À Montréal, le détective Silas H. Carpenter l’implante lorsqu’il prend la direction du bureau de la sûreté, la branche policière responsable des enquêtes, à la fin des années 1890. De plus, l’agent montréalais spécialiste de l’identification judiciaire est régulièrement envoyé aux États-Unis pour suivre une formation continue.

Une identification plus précise

En 1898, le gouvernement canadien promulgue la Loi sur l’identification des criminels. Cette dernière autorise les policiers de tout le pays à prendre des photographies ainsi que différentes mesures anthropométriques d’une personne accusée d’un crime. Quelques années plus tard, en 1901, Eugène Laflamme met sur pied et dirige la section de l’identification judiciaire qui sera créée au sein du Service de police de Montréal.

Le développement de la dactyloscopie est tel que la prise d’empreintes digitales est faite systématiquement à Montréal à partir de 1908. Ceci exige l’établissement d’une structure régissant cette pratique. C’est pourquoi Eugène Laflamme est à nouveau sollicité par l’état-major policier afin de créer le bureau des empreintes digitales, inauguré en 1910. D’ailleurs, on y réussit l’exploit, en août 1923, de faire la première authentification internationale à distance grâce au télégraphe. Bien qu’amendée à quelques reprises, la Loi sur l’identification de criminels est toujours en vigueur au Canada; elle a été modifiée pour la dernière fois en 1985.

La criminalité croissante au Québec dans les premières décennies du XXe siècle pousse Lomer Gouin, premier ministre et procureur général de la province, à établir le laboratoire de recherches médicolégales au 179 rue Craig Est (actuelle rue Saint-Antoine) à Montréal où il partage l’espace avec le bureau du coroner et la morgue. Lorsqu’il ouvre ses portes en 1914, il s’agit du premier établissement du genre en Amérique du Nord! À l’instar de ses frères parisien et lyonnais, l’objectif du laboratoire de Montréal est de soutenir les enquêteurs dans leur travail en analysant les preuves récoltées sur les scènes de crime afin de permettre l’inculpation des criminels. Les spécialistes de ce service procèdent également à des autopsies afin de déterminer la cause des décès et sont appelés à témoigner en cour lors de procès à titre d’experts scientifiques.

Wilfrid Derome et l’innovation scientifique

Institut médico-légal

Une femme portant un sarrau est assise à un bureau dans un laboratoire et manipule un appareil.
BAnQ. Fonds Armour Landry, P97,S1,D244-250.
Le laboratoire de recherches médicolégales est chapeauté par Wilfrid Derome, médecin diplômé de l’Université Laval à Montréal. Après son internat à l’hôpital Notre-Dame, il y devient chef du service de pathologie en 1907. Il prend congé au cours de l’année suivante afin de suivre des cours en médecine légale à la Sorbonne à Paris, alors haut lieu de formation dans ce domaine. Un de ses professeurs est d’ailleurs Alphonse Bertillon. Diplôme en poche, il revient à Montréal et reprend son rôle de directeur de la pathologie. Au cours des années 1910 et 1920, Derome combine plusieurs fonctions; il est enseignant en médecine et directeur de trois laboratoires : celui de l’Institut Bruchési (spécialisé dans le traitement de la tuberculose), celui de bactériologie, de chimie et de sérologie de l’hôpital Notre-Dame, et toujours celui de recherches médicolégales. Il occupe ce dernier poste jusqu’à son décès en 1931.

Wilfrid Derome est un auteur scientifique qui publie de nombreux articles et traités dont Précis de médecine légale en 1920 et Expertise en armes à feu en 1929. Il est également derrière plusieurs innovations scientifiques, dont le microsphéromètre. Inventé en 1926, il s’agit d’un appareil qui révolutionne la balistique puisqu’il permet d’établir les armes à feu utilisées lors d’un crime grâce aux marques laissées à la surface des balles. De plus, le docteur Derome est le premier expert en alcoolémie à témoigner lors d’un procès à Montréal. Le professionnalisme des membres du laboratoire de recherches médicolégales de Montréal est tel que le chef du Federal Bureau of Investigation des États-Unis, J. Edgar Hoover, vient visiter les installations montréalaises afin de s’en inspirer! Au fil des années, Derome est appelé à travailler sur de nombreux dossiers tragiques comme ceux d’Aurore Gagnon (une enfant victime de maltraitance, décédée en 1920) et de l’incendie du Laurier Palace. Au cours de cette dernière enquête, il a pour tâche, avec son collègue Rosario Fontaine qui lui succédera à la tête du laboratoire, de déterminer la cause du décès des personnes retrouvées dans les décombres du cinéma.

Le laboratoire déménage sur la rue Saint-Vincent en 1924 puis sur la rue Parthenais en 1968. Le bâtiment où il s’installe prend le nom d’édifice Wilfrid-Derome en l’honneur de son premier directeur. En 1978, ses activités sont scindées en deux unités distinctes, toutes deux sous la juridiction du ministère de la Sécurité publique : le laboratoire de police scientifique et le laboratoire de médecine légale. 

Merci à Paul-André Linteau pour la relecture de cet article et au Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal pour son soutien à la recherche.

L’affaire Delorme

Aux lueurs de l’aube, le 7 janvier 1922, on découvre le cadavre de Raoul Delorme au coin des rues Snowdon et Décarie à Montréal. Rapidement, Adélard Delorme, le frère du défunt, est accusé du meurtre qui aurait été commis dans la maison familiale de la rue Saint-Hubert. Le crime fait les manchettes puisque Adélard Delorme est membre du clergé.

Lors de son premier procès, la défense de l’abbé Delorme plaide la folie. Toutefois, il devient rapidement évident que l’homme ne souffre pas de démence et est apte à suivre non pas un, mais bien trois nouveaux procès où se succèdent les experts.

Le détective Georges Farah-Lajoie expose, à l’aide d’une maquette, les lieux du crime. Quant à Wilfrid Derome, il est appelé à témoigner comme expert balistique au cours des procès où il associe l’arme du crime à celle d’Adélard Delorme par le procédé du roulement de balle. Il s’agit d’une technique qui consiste à faire rouler le projectile sur une feuille de papier carbone ou étain. Ainsi, la balle laisse des marques sur le papier qui est ensuite photographié selon un angle particulier et avec beaucoup de lumière afin de mettre en relief les particularités de la balle. Cette technique combinée à celle de l’étude du moulage de l’intérieur de l’arme à feu ayant supposément servi au crime permet de lier, hors de tout doute, le pistolet d’Adélard Delorme au meurtre de son frère Raoul. Ce n’est toutefois pas suffisant pour faire condamner l’accusé.

Lors du quatrième et dernier procès, des spécialistes en graphie arrivent à reconnaître l’écriture de Delorme sur un colis envoyé au chef de police. Malgré les preuves et les forts soupçons, et à la suite d’un long processus judiciaire de près de trois ans, le jury ne parvient pas à s’entendre, et Adélard Delorme est libéré en 1924. Si cette affaire assure la renommée du détective Farah-Lajoie, elle est la première où l’analyse balistique est utilisée au cours d’un procès.

Le système de Bertillon

Alphonse Bertillon (1853-1914) entre à la Préfecture de police de Paris en 1879 où il est affecté aux classements des fiches d’identification des criminels. Rapidement, il se rend compte du manque de précision dans les données qu’on y trouve.

Comment reconnaître les récidivistes si les informations sur les prévenus sont approximatives? S’inspirant des travaux d’Adolphe Quenet, Bertillon développe, dans les années 1880, un système de mesures anthropométriques afin de remédier au problème. Ce système recueille différentes mesures, comme la taille, le poids, la largeur de la tête ou la longueur du pied gauche. Il prend rapidement le surnom de « bertillonnage » et permet d’identifier le célèbre anarchiste Ravachol en 1892. À ces données sont ajoutés un « portrait parlé » qui recense toutes les marques distinctives ainsi que des photographies de la personne accusée. Le système de Bertillon est utilisé jusque dans la seconde moitié du XXe siècle, où il est supplanté par l’identification grâce aux empreintes digitales seules, la dactyloscopie.

Références bibliographiques

CÔTÉ, Jacques. Wilfrid Derome : expert en homicides, Montréal, Boréal, 2003, 448 p.

DUFOUR-LAUZON, Emilie, et Karim MANSOURI. « L’affaire Delorme 1922 : un procès qui souleva les passions », Instantanés’: la vitrine des archives de BAnQ, 2017. (Consulté le 12 mai 2020).
http://blogues.banq.qc.ca/instantanes/2017/04/12/6771/

FARAH-LAJOIE, George. My Version of the Delorme Case, Toronto, The Central News and Publishing Company, 1922, 105 p.
https://archive.org/details/myversionofdelor00fara/page/n4/mode/2up

GRENIER, Guy. « Derome, Wilfrid », Dictionnaire biographique du Canada, 2018. (Consulté le 21 avril 2020).
http://www.biographi.ca/fr/bio/derome_wilfrid_16F.html

KALUSZYNSKI, Martine. « Alphonse Bertillon et l’anthropométrie judiciaire. L’identification au cœur de l’ordre républicain », Criminocorpus, 12 mai 2014. (Consulté le 12 mai 2020).
https://journals.openedition.org/criminocorpus/2716#toc

SANCHEZ, Jean-Lucien. « Alphonse Bertillon et la méthode anthropométrique », Sens-Dessous, 2012/1, no 10, p. 64-74.
https://www.cairn.info/revue-sens-dessous-2012-1-page-64.htm#