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Ces mercenaires venus d’Allemagne

07 novembre 2018
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Musiciens, médecins ou simples soldats, plus d’un millier d’Allemands font souche au Québec après avoir combattu pour l’Angleterre contre les Treize colonies entre 1776 et 1783.

Trente mille soldats allemands débarquent en Amérique entre 1776 et 1783 afin de défendre les intérêts de la couronne d’Angleterre. Une fois démobilisés, plus de 1300 de ces mercenaires font souche dans la « Province du Québec ». Nombre d’Allemands les avaient toutefois précédés dès le Régime français.

Avant 1776

Carte de Montréal en allemand

Carte de Montréal de 1777 en allemand
https://collections.leventhalmap.org/search/commonwealth:z603vv76m
Déjà au XVIIe siècle, plusieurs germanophones et Allemands s’établissent en Nouvelle-France. La concession d’un lot en face de l’île d’Orléans à Hans Bernhard en 1664 constituerait la première trace d’un colon allemand dans les registres publics. On note aussi l’arrivée d’une « fille du roi » d’origine allemande en 1673. Lors de la déportation des Acadiens en 1755, la région de Bellechasse accueille plusieurs familles de réfugiés d’origine alsacienne et allemande. Au bilan, la vallée du Saint-Laurent abrite en 1760 environ 200 familles allemandes issues de l’établissement de soldats, marins, artisans, médecins, etc.

Pour s’établir en Nouvelle-France, les migrants germaniques luthériens doivent renoncer à leur religion. Ils doivent obtenir leur « naturalisation » française. Le 3 février 1758 est une date importante pour Carl Feltz : Sa Majesté le roi lui octroie un « brevet de naturalité ». On peut y lire qu’il s’agit d’un « allemand demeurant à Montréal en la Colonie du Canada où il exerce depuis dix ans la profession de chirurgien-major des troupes », et qu’il est de « Religion Catholique, apostolique et Romaine ». Après la Conquête, en 1760, plusieurs autres soldats allemands venus avec les forces britanniques s’installent définitivement sur le territoire québécois. Mais, la migration la plus imposante a lieu lors de la révolte américaine.

Arrivée massive avec la révolution américaine

Soldat - Troupes de Brunswic

Aquarelle montrant un soldat dans un uniforme bleu, blanc et rouge tenant un fusil.
Brown University Library
La tension monte dans les Treize colonies. L’Angleterre est à court d’effectifs disponibles pour mater la révolte. Et le temps presse. Sans garnison adéquate, Montréal est envahi par les troupes américaines de novembre 1775 à juin 1776.

Contre une compensation financière, le roi George III obtient des duchés allemands la levée d’une imposante armée de mercenaires, une pratique courante à l’époque. Trente mille mercenaires germaniques sont envoyés pour l’ensemble de l’Amérique. Au Canada, l’armée anglaise est majoritairement constituée d’Allemands, écrit le gouverneur Haldimand.

Après le départ des Américains, les soldats germaniques doivent parfois jouer le rôle de policier auprès des civils canadiens soupçonnés de collaboration avec les forces rebelles, ce qui crée quelques tensions. Mais, dans l’ensemble, la cohabitation semble bien se passer. Entre les soldats, traditionnellement logés chez l’habitant durant le conflit, et les Canadiens, des liens d’amitié se tissent. Plusieurs mercenaires parlent d’ailleurs le français. Avant même la fin des hostilités en 1783, plusieurs Allemands se marient à des Canadiennes. Au lieu de repartir, quelque 2400 mercenaires d’origine allemande choisissent une nouvelle vie au pays, dont plus de 1300 au Québec. Ils s’installent et fondent des familles un peu partout dans la province, notamment dans les environs de Montréal, de La Prairie et de Vaudreuil. Outre plusieurs musiciens, on compte bon nombre de médecins. Ainsi, sur les 115 médecins au Québec en 1788, 32 sont allemands.

Henry Loedel, chirurgien, apothicaire et bourgeois de Montréal

Accompagnant des troupes allemandes, le chirurgien et médecin Henry Nicholas Christopher Loedel (vers 1754-1830) débarque au Québec en 1776. À la fin de la guerre en 1783, il choisit de s’installer à Montréal. Le 30 janvier 1884, il y épouse Marguerite Gamelin. Le couple aura 12 enfants. En plus d’œuvrer comme médecin, Loedel s’associe quelques semaines avant son mariage, à Charles Blake, un chirurgien très connu de Montréal. Dans la boutique établie dans la résidence de Loedel, on prépare et vend des produits pharmaceutiques. On y forme aussi des jeunes à la chirurgie et à la pharmacie. Indice de son succès, Loedel accumule les propriétés foncières notamment à Montréal et à La Prairie. En plus d’une maison située à l’angle des rues Saint-Paul et Saint-François-Xavier, qui faisait partie de la dot de Marguerite Gamelin, Loedel est copropriétaire avec Blake de plusieurs emplacements : une résidence rue Notre-Dame, ainsi qu’une imposante maison en pierre rue de la Capitale, près de la place du Marché. En 1799, pendant deux mois, il soigne des militaires atteints lors d’une épidémie de typhus et contracte lui-même la maladie. Il est inhumé à Montréal en 1830, dans le faubourg Sainte-Marie. Henry-Pierre, l’un de ses deux fils ayant étudié la médecine en Angleterre, devient cofondateur du Montreal General Hospital et de la faculté de médecine du McGill College, inscrivant ainsi le nom Loedel dans les annales.

Traces et descendance

Détail carte 1843 - German Street

On peut apercevoir la rue des Allemands (German Street) sur cette carte de Montréal en 1843.
Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
Malgré son importance, l’immigration germanique des XVIIe et XVIIIe siècles reste relativement peu connue. Les auteurs attribuent cette méconnaissance au discours nationaliste du XIXe siècle misant sur l’identité française et catholique, mais aussi à l’antagonisme visant l’Allemagne au cours des deux guerres mondiales. On suggère aussi que plusieurs patronymes allemands pourraient être tombés dans l’oubli à cause de l’absence d’héritier, d’une descendance exclusivement féminine, ainsi que de la francisation ou de l’anglicisation de leur nom de famille. Plusieurs descendants allemands portant des noms comme Berger (Numberger), Leloup (Wolf), Dallaire (Dahler), Hébert (Heyberts) ou Payeur (Beyer) ont pu se fondre facilement dans la population.

Toutefois, une petite communauté allemande se forme à Montréal, renforcée notamment par l’arrivée de loyalistes américains d’origine germanique. Ainsi, au XIXe siècle, l’actuelle rue de l’Hôtel de ville s’appelait la rue « des Allemands » (ou German).

Un sapin décoré pour Noël!

Louise Charlotte Friederike Riedesel, baronne Eisenbach

Peinture d'une baronne vers 1795
Muzeum Narodowe w Warszawie. 186591 MNW.

C’est à la baronne Friederike von Riedesel, épouse d’un chef militaire des mercenaires, le général Friedrich Adolf von Riedesel, qu’on devrait l’introduction du sapin de Noël au Québec. Dès décembre 1781, à Sorel, elle aurait ainsi décoré un sapin pour les fêtes selon la tradition allemande. Il faudra cependant attendre au moins un siècle pour que la coutume se répande.