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Hetep-Bastet, la momie méconnue de l’UQAM

07 mai 2018
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Qui se cache sous les bandelettes millénaires de la momie de l’UQAM? Quel est le parcours de cet antique témoignage d’une civilisation éteinte? Bref retour sur Hetep-Bastet, un trésor mystérieux.

Momie Hetep Bastet

Sarcophage d’Hetep-Bastet présentant une riche décoration sur fond jaune avec de nombreuses divinités peintes, dont Isis aux ailes déployées et Anubis momifiant un corps.
Photo de Guillaume-Sellier. Prêt de la Galerie de l’UQAM.
Les momies, en particulier celles provenant de l’Égypte antique, ont toujours intrigué les civilisations postérieures. Symbole d’immortalité de l’âme et de renaissance post mortem, les momies attirent autant les érudits que les néophytes. En 1927, une momie égyptienne datant du premier millénaire avant Jésus-Christ arrive à Montréal et intègre les collections artistiques de l’École des beaux-arts, redorant le prestige de cet établissement. Toutefois, après une quarantaine d’années de gloire et d’honneur, la momie subit un outrage provocateur qui la relègue dans les sombres réserves de l’UQAM pour plusieurs décennies. Aujourd’hui, les technologies modernes médicales et conservatives permettent aux chercheurs de mieux connaitre cette momie intrigante.

De la gloire à la chute…

En 1927, l’École des beaux-arts de Montréal (ÉBAM) envoie l’un de ses professeurs, le commandeur Émile Vaillancourt, en Égypte. Il doit acquérir auprès du musée du Caire du matériel artistique pharaonique, inspirant pour ses étudiants et valorisant pour le prestige de l’établissement. Sur les recommandations de l’homme politique Athanase David et de plusieurs ministres égyptiens, E. Vaillancourt est autorisé à choisir quelques pièces antiques qu’il expédie promptement au Québec.

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Une page du journal La Patrie annonçant la présence d’un sarcophage à l’École des beaux-arts
Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
En pleine période d’égyptomanie, un attrait particulier pour l’Égypte pharaonique, l’arrivée à Montréal de l’exceptionnelle cargaison comportant une momie et son sarcophage fait grand bruit et attire les foules. En effet, la découverte de la tombe de Toutankhamon en 1922 a déclenché en Occident une fascination artistico-culturelle pour l’Égypte ancienne, phénomène dont Montréal conserve encore des traces. Ainsi, en mai 1927, La Patrie annonce que le « sarcophage égyptien de l’époque bubastite [XXIIe dynastie pharaonique, 945-715 av. J.-C.] offert à l’ÉBAM par le gouvernement égyptien » contiendrait le corps momifié d’un « prêtre d’Ammon ». Or, la mention d’Ammon est inexacte et anachronique, car la divinité Zeus-Ammon n’apparait qu’à l’époque hellénistique (330-30 av. J.-C.). Cardiologue réputé et égyptophile enthousiaste, Léo Pariseau (grand-père du premier ministre québécois) examine la momie aux rayons X ainsi que le sarcophage et confirme l’identification.

Entre 1927 et 1969, année d’intégration de l’ÉBAM à l’UQAM, la précieuse momie reposant dans son sarcophage « occupe une place d’honneur dans le hall d’entrée » de l’ÉBAM, faisant la fierté de la direction et des professeurs selon un rapport interne de 1970.

Momie Hetep Bastet

La momie d’Hetep-Bastet restaurée présentée en mai 2016.
Photo de Guillaume Sellier. Prêt de la Galerie de l’UQAM.

Cependant, au printemps 1970, un mouvement de protestation étudiant mène à des actes de vandalisme dans l’ÉBAM. La momie en est victime. Projeté au sol, le sarcophage se brise et la paisible momie perd dans la tourmente ses pieds… et sa tête. L’institution ne disposant pas des ressources financières nécessaires aux restaurations, la momie mutilée est rassemblée et entreposée, avec son cercueil endommagé, dans les réserves de l’UQAM. Elle devient alors une véritable légende urbaine parmi la population estudiantine.

La renaissance d’Hetep-Bastet

Il faut attendre 1996 pour que la momie reçoive enfin la considération qu’elle mérite. Plusieurs restaurations sont entreprises pour consolider le sarcophage et quelques examens sont réalisés pour en apprendre davantage sur le corps momifié. Il est définitivement établi qu’il est celui d’une femme nommée Hetep-Bastet, d’après le nom figurant parmi les inscriptions hiéroglyphiques peintes sur le sarcophage brisé. L’origine et la datation de ce dernier sont fixées par comparaison stylistique à la région memphite au nord de l’Égypte sous la XXVIe dynastie (664-525 av. J.-C.). Les résultats des examens de 1997 démontreraient qu’Hetep-Bastet serait morte dans la soixantaine, probablement d’un abcès dentaire consécutif à une consommation excessive de bière.

Momie Hetep Bastet

Représentation au dos du sarcophage d’Hetep-Bastet du dieu Ptah-Sokar-Osiris sous la forme d’un faucon.
Photo de Guillaume Sellier. Prêt de la Galerie de l’UQAM.
Néanmoins, ces résultats médicaux sont contestés par des examens pratiqués entre 2005 et 2010 et utilisant des techniques non invasives combinant l’imagerie 3D et la reconstruction faciale médico-légale. Les techniques de momification et le style du sarcophage placent assurément le décès d’Hetep-Bastet sous la XXVIe dynastie, confirmant la précédente datation. Ces techniques soignées, et donc onéreuses, démontrent que cette Égyptienne provenait d’une classe sociale assez élevée. Cependant, l’imagerie 3D n’a pas permis de déceler les causes du décès, laissant l’éventail des facteurs naturels et bactériens ouvert. Par ailleurs, la consommation de bière peu alcoolisée et sucrée, la présence de sable dans le pain et le manque de soins buccaux expliquent l’état dentaire déplorable de la population égyptienne antique, du plus humble jusqu’au pharaon. Si ces technologies nouvelles ont permis de mieux connaitre Hetep-Bastet, le plus vibrant témoignage qu’elles apportent est assurément la reproduction médico-légale du visage d’une défunte de 2700 ans, véritable porte spatio-temporelle ouverte sur l’Égypte ancienne.

Présente depuis 91 ans à Montréal, Hetep-Bastet est un témoin insoupçonné et malheureusement trop méconnu de l’histoire récente du Québec. Arrivée dans une période faste, elle traversa également des heures sombres, avant de retrouver aujourd’hui une parcelle de sa gloire passée.

Bastet, une déesse doublement vénérée

Connue dès l’Ancien Empire (environ 2700-2200 av. J.-C.), la déesse Bastet, Bastis en grec, fut promue divinité protectrice par les pharaons libyens de la XXIIe dynastie (945-715 av. J.-C.) qui s’installèrent à Bubastis dans le nord de l’Égypte, ville dont Bastet était la divinité principale. Représentée sous la forme d’une femme à tête de chat, d’une chatte assise ou allaitante, Bastet était doublement vénérée, simultanément patronne de la joie, de la musique et de la danse et déesse protectrice du foyer, des femmes enceintes et des jeunes enfants. Pour favoriser ses réalisations divines, des dizaines de milliers de chats momifiés lui furent dédiés.

Hetep-Bastet (ḥtp-b3stt) signifie le « bienfait de Bastet ». Le nom de l’Égyptienne momifiée qui repose aujourd’hui au sein de l’UQAM indique qu’elle fut certainement liée au culte de cette divinité comme prêtresse, danseuse ou musicienne.

Références bibliographiques

LYWOOD, Victoria (dir.). Hetep-Bastet, The Facial Reconstruction of the UQAM Mummy, Rencontre annuelle de l’Association canadienne d’anthropologie physique, Saskatoon, [En ligne], 2010, 2 p.
http://www.victorialywood.com/uploads/Lywood_et_al_2010_Hetep_Bastet_Pos...

MARSHALL, Amandine, et Roger LICHTENBERG. Les momies égyptiennes, La quête millénaire d’une technique, Paris, Fayard, 2013, 271 p.

NELSON, Andrew, et Andrew WADE (dir.). The UQAM Mummy – The Use of Non-Destructive Imaging to Reconstruct an Ancient Osteobiography and to Document Modern Malfeasance, Rencontre annuelle de l’Association canadienne d’anthropologie physique, Vancouver, [En ligne], 2009, 3 p.
https://ir.lib.uwo.ca/cgi/viewcontent.cgi?referer=https://www.google.ca/...

SELLIER, Guillaume. L’Égyptomanie à Montréal, 1840-2016, seeamtl.org,[En ligne], 2017.
http://www.sseamtl.org/2017_SELLIER_Egyptomanie_Mtl.pdf

ZIVIE, Alain, et Roger LICHTENBERG. « The cats of the Goddess Bastet », p. 106-119, in Salima IKRAM (ed.), Divine creatures, animal mummies in Ancient Egypt, Le Caire, AUC Press, 2015, 274 p.