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Les Monarques de Montréal

25 juin 2018
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One two team! One two Monarques! One two sans pression! Le cri d’équipe des Monarques de Montréal résonne dans les terrains de basketball de la province depuis 1998.

Monarques - Pères et fils

Les trois fondateurs des Monarques de Montréal et leur fils respectif.
Archives des Monarques de Montréal.
Les Monarques de Montréal, souverains du terrain de basketball, représentent le quartier Saint-Michel dans la province depuis maintenant 20 ans. C’est dans un gymnase de l’école secondaire Louis-Joseph-Papineau, au bruit des ballons qui bondissent et des enfants qui courent, que le Centre d’histoire de Montréal a rencontré, en février 2018, deux des fondateurs, Oderson Olivier et Jean-François Dulièpre. À travers leurs lunettes d’acteurs de premier plan est racontée l’histoire de ce club sportif issu d’une initiative de jeunes rêveurs aux yeux ouverts.

Aux origines des trois piliers

Oderson Olivier, Jean-François Dulièpre et James Ferdinand forment le trio de fondateurs des Monarques. Nés à Montréal de parents d’origine haïtienne, ils grandissent dans le quartier Saint-Michel. Sans se connaître, leurs parents respectifs font le choix d’inscrire leur enfant à l’école secondaire Letendre, alors située dans Ahuntsic. C’est entre les murs de ce collège que les trois piliers des Monarques fraternisent.

Après les classes, ils rejoignent leurs amis du quartier Saint-Michel devant l’école Louis-Joseph-Papineau. Au début des années 1990, la polyvalente et le secteur ont mauvaise réputation. La criminalité, incarnée par les gangs de rue, fait les manchettes. Saint-Michel est en butte à d’autres problèmes, notamment celui de la pauvreté et de l’héritage d’une configuration urbaine mal planifiée.

Le quartier s’est construit autour de deux carrières de pierres, de l’autoroute Métropolitaine qui le traverse d’est en ouest et d’un chemin de fer au nord. Ces frontières artificielles fragmentent le territoire en quatre parties qui rendent difficiles les transports et les contacts entre résidants. Dans leur jeunesse, Oderson, qui vit dans la partie ouest, James, qui réside dans la partie est nommée « Pie-IX », et Jean-François, qui habite la partie sud, franchissent rarement ces limites, sauf pour se rendre à l’école ou pour jouer au basketball.

Sports de rue

Monarques - Carte Saint-Michel

Vue aérienne du quartier Saint-Michel
Données cartographiques © 2018 Google Canada
Dès l’enfance, Oderson, Jean-François et leurs amis occupent les rues, les ruelles et les cours d’école pour s’adonner au hockey, au tennis ou au baseball. Au début du secondaire, ils commencent à pratiquer le basketball, à une époque où les installations du quartier sont presque nulles. Oderson nous raconte : « On avait un voisin, Alain Savard, qui habitait sur la 2e avenue et qui avait fabriqué un panier avec des crochets. À l’école Marie-Rivier, les fenêtres avaient un grillage. Donc, le soir, après souper, on allait accrocher son panier. On se donnait tous rendez-vous chaque soir, à 7 h, dans la cour de Marie-Rivier, puis on jouait au basket jusqu’à ce qu’il fasse noir ou que les voisins commencent à crier. »

Ce qu’Oderson nomme « basket » est parfois appelé streetball (basketball de rue), un sport de rue développé dans les villes américaines des années 1960. Sans arbitre, le jeu est plus spectaculaire que compétitif. Grâce à une importante campagne de commercialisation, le streetball et le basketball, avec des vedettes comme Michael Jordan, font de nombreux jeunes adeptes au début des années 1990. Motivés par leur nouvelle passion, Oderson et Jean-François franchissent bientôt le boulevard Saint-Michel pour profiter de l’unique panier du quartier installé dans la cour de l’école Montcalm.

En parallèle, le trio de fondateurs fréquente les maisons de jeunes et les organismes Jeunesse-2000, respectivement organisées par la maison des jeunes Par la Grand’Porte et les Loisirs Sainte-Lucie. Ces centres proposent des activités « par et pour les jeunes », en partenariat avec la Ville de Montréal. Cette décision n’est pas anodine dans un contexte où le phénomène des gangs de rue devient plus apparent et structuré pour ces adolescents. Ils s’accrochent à leurs intervenants qu’ils suivent dans toutes leurs activités.

L’équipe Élite

Monarques - 2004

L'équipe mini AAA médaillée d’argent pose fièrement en 2004
Archives des Monarques de Montréal.
À leur tour, James et Jean-François deviennent moniteurs de camps, puis entraîneurs des équipes amateurs de basketball au niveau du primaire. Aucune équipe de niveau secondaire n’existe alors dans le quartier. Entre amis, ils rivalisent lors de matchs durant lesquels ils souhaitent gagner à tout prix. Menés par leur esprit de compétition, ils décident de rassembler leurs meilleurs joueurs issus des différentes parties de Saint-Michel pour former un groupe parallèle, l’équipe Élite.

Prélude des Monarques, l’équipe Élite est organisée par une poignée de jeunes bénévoles. Pendant que certains assurent l’entraînement, les autres font l’accompagnement aux parties en voiture ou en autobus. Jean-François, qui supervise désormais le basketball libre à l’école Louis-Joseph-Papineau, obtient l’accès à un gymnase pour les séances d’entraînement de ses joueurs « Élites ». Le but : être prêts à affronter les équipes de l’ouest de Montréal qui sont déjà bien structurées.

Au-delà de la compétition, Oderson, James et Jean-François, qui sont alors à l’aube de leur vingtaine, s’attachent à leurs jeunes, qu’ils regardent grandir et se surpasser. Ils rêvent de leur offrir des services et des occasions qu’ils auraient aimé avoir étant enfants. Une mission sociale guide, à l’avenir, le projet des Monarques en construction.

Les Monarques de Montréal

Monarques - 2013

Montage de 4 photos réalisé lors du championnat de niveau AAA remporté par les Monarques de Montréal
Archives des Monarques de Montréal.
À cette époque, face aux problèmes du quartier, une importante mobilisation se déploie, notamment avec Vivre Saint-Michel en santé (1991), un mouvement de concertation issu d’un programme de la Ville. Les fondateurs des Monarques s’inscrivent dans ce contexte en élaborant un projet à leur image qui vise à unir les enfants et les adolescents des différentes parties de Saint-Michel autour d’une activité sportive. Des initiatives de jeunes sont en cours dans d’autres secteurs de Montréal, comme l’Équipe RDP de Rivière-des-Prairies qui cible aussi le sport comme moyen d’intervention.

En 1998, le trio entame les démarches vers la concrétisation de son projet : la création d’équipes amateurs de basketball du primaire au secondaire dans Saint-Michel. Grâce à leur implication de longue date, ils sont rapidement appuyés par les principaux intervenants, dont Nathalie Vaillancourt et Pierre Morin de l’arrondissement et Paul Parent des Loisirs Sainte-Lucie. Ce dernier libère le gymnase pour leurs activités et soutient financièrement les premières années de vie de l’organisation. En 1999, les Monarques de Montréal font leur entrée dans la Montreal Basketball League (MBL), une ligue établie depuis plus de 100 ans, jusque-là plus présente dans l’ouest de l’île. En 2000, les Monarques de Montréal deviennent un organisme à part entière.

Monarques - 2016

Équipe des sept entraineurs en visite au Collège Providence
Archives des Monarques de Montréal.
En parallèle, les fondateurs s’adjoignent de nouveaux entraîneurs, amis et habitants du quartier Saint-Michel, dont Jonathan Napoléon, Jerson Jérémy et Wildano Félix. Avec ces derniers, ils vont parfaire la qualité des entraînements et la mission sociale des Monarques. Ils s’intéressent au fonctionnement des gangs de rue et tentent d’en recréer certains aspects afin de garder les jeunes au sein de l’équipe. Jean-François nous explique leur démarche : « Ils ont besoin d’appartenance, on va leur donner un nom. Ils veulent flasher avec des couleurs, bien, on va leur donner les couleurs du programme avec l’uniforme. On a été dans cette optique-là pour les raccrocher à ça, sinon, ils vont se raccrocher à la rue. […] il y a des règles à suivre pour faire partie d’un gang. Il y a des règles à suivre pour faire partie de notre gang à nous. Ça a été un choix. » Ils font des Monarques un refuge, une zone neutre où les règles sont claires, une famille de laquelle les joueurs peuvent sortir seulement par leur propre volonté. C’est « Monarques for life ».

Monarques for life

Monarques - 2018

Quatre anciens joueurs des Monarques et aujourd'hui entraineurs
Photo de Julie Noël
À son apogée, le programme compte deux équipes masculines pour chaque catégorie, deux féminines et une mini composée d’enfants du primaire, pour un total de neuf équipes. Les victoires attirent les foules dans les gymnases de la polyvalente Louis-Joseph-Papineau.

Entraîné par le succès, l’organisme élargit sa gamme de services aux camps de jour, au basketball libre, à d’autres activités sportives et à la formation de moniteurs. Il est aussi activement impliqué dans la vie de quartier en contribuant aux activités de l’arrondissement et en siégeant aux tables de concertation. À ce moment, les fondateurs embauchent Wildano Félix à titre de coordonnateur. Il jouera un rôle déterminant pour l’ascension du club.

La mission sociale continue aussi d’évoluer. Pour les responsables des Monarques, il ne s’agit plus seulement d’offrir aux jeunes une solution de rechange à la rue, mais de leur ouvrir de nouvelles portes. L’espoir est porteur, surtout lorsque plusieurs des enfants du programme réussissent. Certains se démarquent, comme Junior Lomomba récemment diplômé du Providence College et de la Western Kentucky University.

Malgré leur carrière, la famille et les périodes d’essoufflement, les trois fondateurs sont, en 2018, toujours impliqués dans l’organisme. Ils regardent, aujourd’hui, leurs fils jouer pour les Monarques, et même les enfants de leurs anciens joueurs. Parmi ces derniers, certains sont devenus entraîneurs. Une relève se constitue progressivement. À l’aube de leur 20e anniversaire, les Monarques de Montréal regardent vers l’avenir : « 20 ans c’est beau, mais 25 c’est encore mieux. »

Merci à Jean-François Dulièpre, James Ferdinand et Oderson Olivier, fondateurs des Monarques, d’avoir contribué à la recherche et à la validation du contenu de cet article.

Un nom et une couleur à qui les veut bien. Vraiment?

Au fil de leur histoire, les fondateurs des Monarques doivent à quelques reprises composer avec la mauvaise réputation de leur quartier et les préjugés qui l’accompagnent.

En 1996, les Prédateurs de Granby, équipe de la ligue de hockey junior majeur du Québec, gagnent la coupe Memorial, une victoire historique. Les fondateurs de ce qui est, à ce moment, l’équipe Élite, grands adeptes de hockey, choisissent ce nom pour leur programme en construction. Jean-François nous raconte : « Quand j’ai parlé à l’arrondissement du projet, on m’a demandé quel était le nom de l’équipe. J’ai dit : “Les Prédateurs de Saint-Michel”. On m’a dit : “Trouve un autre nom.” »

Le nom des Monarques, souverains du terrain, vient naturellement. Pour demeurer dans la thématique, leur premier uniforme est bleu royal. Or, après un certain temps, quelques personnes avertissent Jean-François du caractère intimidant de son équipe, comme elle porte les couleurs d’un gang de rue associé au quartier Saint-Michel. Jean-François nous explique : « Quand l’est (de Montréal) a commencé à faire les nouvelles avec la réalité des gangs de rue du quartier, nous, on allait dans l’ouest. Les gens avaient peur de nous, et on ne le savait même pas. […] Je n’y avais pas pensé parce que, pour moi, c’était bleu royal. » Ils changent alors leur couleur pour l’orange, inspirés par l’équipe Syracuse de la National Collegiate Athletic Association (NCAA), gagnante du championnat cette année-là.

Le basketball au Canada

Né en Ontario, James Naismith réalise un baccalauréat en éducation physique à l’Université McGill à Montréal, en 1883. Il se dirige ensuite vers Springfield au Massachusetts. C’est dans le cadre de son travail au YMCA qu’il invente le basketball, en 1891.

Son jeu se répand comme une trainée de poudre en Amérique du Nord. Au Canada, dès le début du XXe siècle, le basketball est pratiqué dans les YMCA, les écoles et les clubs. À Montréal, la Montreal Basketball League est fondée en 1902. Les parties sont annoncées dans la presse comme des événements sportifs incontournables.

Dans les années 1940, des équipes professionnelles nationales sont créées. Mais c’est en 1994, à l’aube de la fondation des Monarques, que le basketball canadien prend une nouvelle ampleur. La National Basketball Association (NBA), ligue professionnelle états-unienne, octroie alors deux franchises à des villes canadiennes : les Raptors de Toronto et les Grizzlies de Vancouver.

Références bibliographiques

BENJAMIN, Frantz (dir.). Le Saint-Michel des Haïtiens, Les éditions du CIDIHCA, Montréal, 2012, 188 p.

BUTLER, Frank T. « Basketball au Canada », [En ligne], Encyclopédie canadienne, 10 mars 2017. (Consulté le 20 février 2018].
http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/basketball/

FONTAINE, Julie. La petite histoire de Saint-Michel. De la campagne à la ville. 1699-1968, [En ligne], Ville de Montréal, 2008. (Consulté le 20 février 2018).
http://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/PAGE/ARROND_VSP_FR/MEDIA/DOCUMENTS/LA_PETITE_HISTOIRE_DE_SAINT-MICHEL.PDF 

GIROUARD, Marie-Danielle, et Yves LÉVESQUES. Coup d’œil sur Saint-Michel. Portrait du quartier Saint-Michel, CLSC Saint-Michel, juin 1996.

LEFEBVRE, Sylvain et al. (Dir). Les nouvelles territorialités du sport dans la ville, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2013, 218 p.

VILLEFRANCHE, Marjorie. « Partir pour rester. L’immigration haïtienne au Québec », dans Guy BERTHIAUME et al., Histoires d’immigrations au Québec, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2012, p. 145-161.