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L’immigration rwandaise à Montréal

03 avril 2019

Au cours du XXe siècle, les relations entre Montréal et le Rwanda évoluent et s’intensifient. Après l’époque des missionnaires et des formations universitaires vient celle des réfugiés.

Rwanda

Un Rwandais tient une fleur rouge dans sa main et un autre homme si tient à côté
Photo de David Ward
Il est difficile, voire impossible, de déceler la présence de Rwandais à Montréal avant les années 1950. Avant cette date, des publications mentionnent plutôt l’expérience des Canadiens français qui visitent le Rwanda. Des années 1930 aux années 1950, de nombreux articles de journaux relatent par exemple des histoires d’hommes d’église canadiens-français partis dans des missions au Rwanda et au Burundi, encore colonies belges à l’époque. Le Devoir publie des récits racontés par les Pères blancs, organisation missionnaire qui recrute certains de ses membres au Canada, notamment à Montréal. Un petit groupe de quatre missionnaires québécois s’installe ainsi dans la ville de Butare, au Rwanda, en 1960.

De Montréal au Rwanda… du Rwanda à Montréal

Université nationale du Rwanda

Façade de l'Université nationale du Rwanda
Photo de Adam Jones. CC BY-SA 3.0.
Dans les années subséquentes, le rapprochement entre le Rwanda et le Québec s’intensifie. Le Québec songe alors à établir davantage de relations avec la France et les pays francophones d’Afrique. En pleine Révolution tranquille, on cherche à réaffirmer l’importance de la langue française comme langue internationale et à apprendre d’autres cultures francophones.

En 1962, le Rwanda obtient son indépendance de la Belgique. Le pays, ayant été géré pendant des années par des administrateurs et experts belges, a grand besoin de former sa population pour les nouveaux défis à venir. À cette époque, plusieurs jeunes Rwandais quittent donc le pays pour poursuivre leurs études dans les universités congolaises et européennes. Certains d’entre eux se rendent aussi à Montréal, mais en nombre extrêmement réduit. Symbole du lien unissant le Rwanda et le Québec, le gouvernement rwandais confie par la suite aux Dominicains québécois la tâche d’établir une université au Rwanda. C’est ainsi qu’en 1963 le père Georges-Henri Lévesque, éminent professeur à l’Université de Montréal, fonde l’Université nationale du Rwanda à Butare. De nombreux enseignants laïcs montréalais vont d’ailleurs suivre son exemple et partir y enseigner.

Chose intéressante, un mouvement inverse s’exerce également dans les années 1960. Ainsi, on offre à plusieurs étudiants de la nouvelle université de suivre des formations à Montréal ou à Québec. Les journaux montréalais de l’époque illustrent ces initiatives. En 1965, La Presse mentionne par exemple l’histoire d’Amri Ismaël, étudiant rwandais de 22 ans venu à Montréal étudier le système pénitentiaire canadien. On rapporte aussi en 1967 la présence d’un groupe de futurs bibliothécaires rwandais venu suivre des cours à l’École de bibliothéconomie de l’Université de Montréal. En 1972, un autre étudiant, Faustin Twagiramungu, signe même un article du journal Le Devoir.

Plusieurs associations étudiantes rwandaises se développent donc dans les décennies subséquentes. La présence des Rwandais à Montréal est cependant encore très limitée. Selon un rapport du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles du Québec, daté de 2001, seuls 30 immigrants rwandais déclarent être arrivés au Québec avant 1981. En 1989, un article de La Presse estime que la communauté rwandaise du Québec comporte moins de 100 personnes, dont environ une cinquantaine réside à Montréal. En octobre 1990, le journal Le Soleil de Québec estime qu’environ 150 personnes d’origine rwandaise résident désormais dans la province.

Fuir le génocide : l’immigration rwandaise depuis 1990

Rwanda - garçon

Un garçon portant une casquette se tient la tête entre les mains. Derrière lui, un tableau sur lequel on peut lire "La mémoire à transmettre"
Photo de David Ward
La grande majorité des Montréalais d’origine rwandaise arrivent dans la métropole après le génocide de 1994, un événement traumatique à l’origine d’un vaste mouvement de réfugiés. Dans les années 1990, des violences éclatent au Rwanda entre deux groupes distincts : les Hutus et les Tutsis. Ces tensions prennent leur source dans une longue histoire coloniale marquée par des confrontations entre les deux parties. Des vagues de violence avaient déjà éclaté en 1959, 1963 et 1973, et avaient forcé des milliers de Tutsis à fuir le Rwanda et à s’établir dans des pays limitrophes en tant que réfugiés. Certains d’entre eux fuient en Europe. En avril 1994, après plusieurs années de regain des tensions, le président Juvénal Habyarimana est tué lors d’un attentat. Cet événement marque le début d’un génocide d’une ampleur presque inconcevable : en trois mois, 800 000 Rwandais, en majorité des Tutsis, perdent la vie.

À Montréal et partout à travers la province, on invite la population à donner généreusement à des organismes venant en aide aux réfugiés, comme Oxfam-Québec ou PRODEVA et Avions Sans Frontières. On appelle aussi les gens à se préparer à accueillir les réfugiés rwandais dans la métropole. En 2001, sept ans après le génocide, 1725 Rwandais vivent au Québec, dont 950 à Montréal. Ceux-ci s’installent en majorité dans Ahuntsic-Cartierville, Côte-des-Neiges et LaSalle. En 2006, ils sont plus de 1300 à habiter la métropole.

Plusieurs initiatives d’intégration et de réconciliation ont depuis été mises sur pied, notamment dans des centres culturels et à travers des projets universitaires et communautaires. Dans le cadre du projet Histoires de Vie Montréal, par exemple, des Montréalais déplacés par les guerres ou les génocides ont raconté leurs histoires à une équipe de chercheurs en histoire orale. À travers de telles d’initiatives, les Rwandais de Montréal côtoient entre autres des Arméniens, des Cambodgiens et des juifs. Mentionnons aussi l’Alliance pour la sensibilisation et la Commémoration des Génocides (AGAR), qui regroupe ces différents acteurs avec l’objectif de prévenir, sensibiliser et unir. L’AGAR est composé du Comité Canadien du Centenaire du Génocide des Arméniens, du Centre Commémoratif de l’holocauste à Montréal, de Page-Rwanda et du Comité ukrainien anti-diffamation et pour l’information. Ces interventions permettent notamment de créer des ponts entre ces rescapés de l’innommable, qu’il s’agisse de survivants de la Shoah, du régime des Khmers rouges ou du génocide arménien.

Rwanda 2010

Foule devant le fleuve lors de la marche commémorative en 2010
Page-Rwanda

Le 7 avril se tient la Journée internationale de réflexion sur le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994. À Montréal, l’association Page-Rwanda organise chaque année des cérémonies de commémoration, par exemple une marche qui part du métro Berri-UQAM en direction du Vieux-Port, jusqu’au fleuve Saint-Laurent. On rappelle ainsi la mémoire des milliers de victimes jetées en 1994 par les génocidaires dans la rivière Nyabarongo au Rwanda. Chaque personne jette une fleur dans le Saint-Laurent à la pensée des êtres chers disparus pendant le génocide. Le fleuve devient ainsi un lieu de mémoire pour cette communauté qui s’est reconstruit un chez-soi au Québec, parfois après des décennies d’exil.

Références bibliographiques

GENDRON, Robin S. « “Le prestige du Canada est en jeu.” Le Père Lévesque et l’Université nationale du Rwanda dans les années 1960 : entre le Canada et le Québec », Globe, vol. 12, no :1, 2009, p. 95-114.

HIGH, Steven. « Embodied Ways of Listening: Oral History, Genocide and the Audio Tour », Anthropologica, no 55, 2013, p. 73-85.

MINKO, Patrick. Le génocide rwandais dans la presse canadienne, Mémoire (M.A.), Université du Québec à Montréal, 2008, 123 p.

ICI RADIO-CANADA. « Génocide au Rwanda : le devoir de mémoire », [En ligne], Ici Grand Montréal, 4 avril 2014.
http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2014/04/04/002-rwanda-genocide-activites.shtml

PERREAULT, Pierre. « Un jeune Rwandais étudie le régime pénitentiaire canadien », La Presse, 23 août 1965, p. 2.

GRANDJEAN, Patrick. « Des Rwandais de Montréal manifestent », La Presse, 13 novembre 1989, p. A-16.

« Pressant appel à la générosité des Québécois », La Presse, 3 août 1994, p. A-4.