Un site du Centre d'histoire de Montréal

Expo 67. Bruce Allan

27 juin 2017

Bruce Allan, aujourd’hui architecte associé du groupe ARCOP à Montréal, raconte la conception de certains pavillons d’Expo 67 et sa participation à leur élaboration, en tant que stagiaire.

Dans le cadre de son exposition Explosion 67, soulignant le 50e anniversaire d’Expo 67, le Centre d’histoire de Montréal a lancé un appel à tous. C’est à cette occasion que Bruce Allan a livré ce témoignage écrit et qu’il est venu rencontré un membre de l’équipe du Centre d’histoire de Montréal.

Bruce Allan 1967

Bruce Allan avec sa famille en 1967
Collection personnelle Bruce Allan
On commençait à entendre parler de la « foire internationale » au début des années 1960 et, lorsque j’ai entamé mes études en architecture à l’Université McGill, en 1964, il y avait de plus en plus de publicités sur l’Expo. Une série de cartes postales montrant plusieurs des futurs pavillons avait été publiée. Pour le jeune étudiant en architecture que j’étais, ces projets étaient fascinants. Alors que certaines constructions étaient sculpturales, ondulées ou en forme de spirales, les bâtiments des futurs pavillons thématiques L’Homme à l’œuvre et L’Homme interroge l’univers, avec leur géométrie hexagonale, ont retenu mon attention.

Durant ma deuxième année d’études, à la fin de 1965, un professeur nous a suggéré de visiter le Musée des beaux-arts de Montréal pour y voir l’exposition des travaux de la firme Affleck, Desbarats, Dimakopoulos, Lebensold & Sise, qui deviendra plus tard ARCOP. Imaginez ma surprise lorsque j’ai constaté que la plupart des édifices contemporains montréalais qui m’avaient séduit au cours de ma première année en architecture avaient été conçus par cette firme! De plus, les rendus des pavillons thématiques étaient aussi présentés à cette exposition. Ces gens étaient absolument spéciaux!

Expo 67 - Architecture 49

Construction d'un pavillon thématique conçu par la firme Affleck, Desbarats, Dimakopoulos, Lebensold & Sise
Collection Architecture 49
Le printemps suivant, j’ai postulé auprès de cette firme pour un emploi d’été et, lorsque j’ai appris qu’on m’engageait, j’étais très excité. Je travaillais dans leurs bureaux, dans la rue Park Row Ouest, dans Notre-Dame-de-Grâce. Ça me prenait une heure et demie pour m’y rendre depuis mon domicile de Beloeil, et le transport me coûtait près de la moitié de mon modeste salaire… Mais dans ces bureaux, on dessinait les plans de la colline parlementaire de Québec, du Centre national des Arts d’Ottawa, du Musée McCord et des pavillons thématiques de l’Expo.

Des bâtiments dépourvus d’angles droits

Expo 67 - Architecture 49

Plan d'un pavillon thématique par la firme Affleck, Desbarats, Dimakopoulos, Lebensold & Sise
Collection Architecture 49
La conception des pavillons L’Homme à l’œuvre et L’Homme interroge l’univers relevait d’une équipe dirigée par Guy Desbarat et par le jeune architecte américain Thomas E. Blood, établi depuis peu à Montréal. Un groupe d’architectes et de dessinateurs s’affairait à concevoir les innombrables plans nécessaires à la réalisation du projet. J’étais frappé par l’aspect modulaire des dessins. Ils étaient réalisés à partir de grilles triangulaires, plutôt qu’orthogonales comme c’était le cas dans la plupart des projets, ce qui permettait d’élaborer un agencement précis des bâtiments dépourvus d’angles droits horizontalement comme verticalement.

Ces structures étaient constituées de treillis assemblés avec des angles en acier Corten boulonnés et soudés, qui au fil du temps rouilleraient en adoptant un joli brun. Ils ne nécessitaient donc aucune peinture, ce qui était une bonne chose considérant qu’il s’agissait de bâtiments temporaires. Les structures en treillis étaient très populaires en architecture durant les années 1960. Elles présentaient l’avantage de se déployer sur une longue portée en plus d’offrir un espace inter-structural ouvert, permettant le passage des systèmes mécaniques et électriques sans interférence dans les espaces intérieurs. Plusieurs autres pavillons ont adopté un modèle similaire. Le plus célèbre est la sphère géodésique du pavillon américain, qui est toujours en place aujourd’hui.

Expo 67 - Architecture 49

Construction d'un pavillon thématique conçu par la firme Affleck, Desbarats, Dimakopoulos, Lebensold & Sise
Collection Architecture 49
On retrouvait un peu partout dans les bureaux de la firme une multitude de plans et de maquettes, de même qu’une structure multi-modules de huit pieds de haut faite en métal tranchant et installée dans le garage au sous-sol. Plusieurs s’y sont coupés aux mains ou y ont déchiré leur pantalon!

Des centaines de « tétraèdres tronqués »

Il y avait aussi des centaines de blocs de « tétraèdres tronqués » en plastique transparent, assemblés comme des Lego pour tester des possibilités de formes. Tout était très intrigant, mais le concept de départ, le « tétraèdre tronqué », était problématique. Alors que le tétraèdre est une forme structurale rigide parfaite, si on coupe ses pointes pour créer des façades de forme hexagonales, ses propriétés structurales disparaissent et doivent alors être compensées par une panoplie d’entretoises diagonales qui atténuent grandement sa pureté. Je ne sais pas s’ils s’en étaient rendu compte avant mais, avec l’échéance très restreinte qu’on avait, il était trop tard pour changer les plans.

Expo 67 - Photo Lucie Laporte

Vue sur un pavillon thématique avec la foule de visiteurs tout autour
Collection personnelle Lucie Laporte
Une de mes tâches consistait à monter une grande maquette de l’ensemble du pavillon L’Homme à l’œuvre à partir des plans de coupe et des plans d’élévation que je devais coller sur des morceaux de carton pour permettre aux membres de l’équipe d’avoir un aperçu en trois dimensions de l’ensemble du pavillon, et ce, pour la première fois! Heureusement, il n’y avait aucune erreur, tout s’assemblait parfaitement. C’était une bonne nouvelle puisque la construction s’accélérait au cours de l’été 1966!

Dans le train pour Beloeil, chaque soir, je pouvais apercevoir les treillis préfabriqués empilés le long des rives du Saint-Laurent, en attente d’être installés. Au fil de l’été, ma « maquette » prenait formait et devenait clairement visible du haut du pont Victoria.

Le design à son paroxysme

Expo 67 - (CAN-MT1967-PH-3417)

Vue sur un pavillon thématique avec la foule de visiteurs sur la place devant
Collection personnelle Roger La Roche
En mai 1967, j’ai visité l’Expo et j’ai enfin pu voir les pavillons thématiques érigés. Les pointes tronquées des formes hexagonales étaient recouvertes d’immenses bardeaux de contreplaqués et de toiles de vinyle translucides. À l’intérieur, des panneaux Tectum étaient fixés aux barres de l’armature d’acier pour favoriser l’acoustique et réfléchir la lumière. L’essentiel de l’éclairage provenait de ces petits espaces situés à l’intérieur de l’armature dans la pointe des tétraèdres. Le design avait été poussé à son paroxysme!

Le pavillon L’Homme interroge l’univers se trouvait sur l’île Sainte-Hélène et L’Homme à l’œuvre, sur l’île Notre-Dame. Finalement, ces pavillons ont été moins temporaires que prévu, puisque, après la fermeture d’Expo 67, le maire Drapeau a cherché à faire revivre l’exposition sous le nom de Terre des Hommes. Cela a duré quelques années, mais il était impossible de maintenir l’exposition sur une plus longue période. Plusieurs des bâtiments n’avaient pas été conçus pour supporter nos hivers et, au cours des années 1970, la plupart des pavillons ont peu à peu disparu. L’édifice L’Homme à l’œuvre était toujours debout lorsque Gilles Villeneuve a remporté le premier Grand Prix de Montréal, mais fut démantelé peu de temps après. Tout ce qu’il en reste maintenant, ce sont quelques piliers de béton qui dépassent du canal qui passait en dessous.

Bruce Allan, avril 2017

Traduction : Dominic Dagenais