Destination patrimoniale : Vieux-Lachine

La destination patrimoniale du Vieux-Lachine, dans le sud-ouest de l’île de Montréal, correspond à l'ancien noyau villageois développé autour du canal de Lachine, de son embouchure jusqu'à la 34eAvenue, auquel on adjoint le Parc régional des Rapides. Les rapides de Lachine — obstacle à la navigation — ont favorisé l’implantation de Ville-Marie, et l’ouverture du canal pour les contourner a propulsé le développement de la métropole. Lachine a d’abord été un point de transit majeur du transport vers et depuis la région des Grands Lacs. Puis, après la construction du canal, Montréal s’est développée comme métropole économique du Canada. Ce territoire abrite une série d’éléments qui évoquent les différentes périodes d’occupation, dont des traces des premières implantations françaises, des bâtiments de commerce des fourrures et des infrastructures liées aux rapides, telles que le canal de Lachine et des vestiges d’une centrale hydroélectrique.

Au carrefour du commerce des fourrures

Dès l’exploration du territoire par les Européens, le sault Saint-Louis, ou rapides de Lachine, pose un obstacle à la navigation et arrête les premiers voyageurs dans leur expédition vers l’intérieur du continent. Il devient ainsi un lieu de portage obligé pour qui fait le commerce des fourrures entre Montréal et la région des Grands Lacs.

Représentation du village palissadé de Lachine en 168, 1898-1912 Agrandir Représentation du village palissadé de Lachine en 1689, 1898-1912
Source : Walter Baker, Musée McCord, Montréal, M967.50.8

Les sulpiciens, propriétaires de l’île de Montréal depuis 1663, concèdent des terres et des fiefs à des nobles ou à des militaires dans une stratégie de défense du territoire. René-Robert Cavelier de La Salle reçoit en 1667 un fief et une terre en censive, qu’il baptise côte Saint-Sulpice, et la même année, les premiers colons s’installent sur des terres à défricher. Dès l’année suivante, en prévision d’une expédition dans l’ouest pour trouver un chemin vers la Chine, LaSalle se dépossède de ses propriétés. Il rétrocède son fief aux sulpiciens et vend son domaine à Jean Milot ainsi que sa terre en censive aux marchands Charles Le Moyne et Jacques Le Ber. Ceux-ci construisent ensemble le premier poste de traite de fourrure de Lachine entre 1669 et 1671 et contrôlent désormais les routes d'accès principales du lac Saint-Louis. Autour de 1670, une palissade de pieux est montée sur le domaine de Jean Milot, sur le territoire actuel de LaSalle, afin de protéger les colons en cas d’attaque iroquoise; on nomme cette construction fort Rémy ou poste de Lachine par dérision pour l’expédition ratée de LaSalle. Les registres de la paroisse des Saints-Anges-de-Lachine sont ouverts dès 1676 avec l’érection d’une chapelle en bois dans l’enceinte du fort. On bâtit également un moulin à vent, un manoir, une forge, une boulangerie, un presbytère et quelques habitations. Cet ensemble constitue le tout premier noyau villageois du secteur. Les sulpiciens font construire à cette époque des moulins à eau sur les rapides. Ils resteront en activité jusqu’à la seconde moitié du 19e siècle.

Durant l’été 1689, en raison principalement de la concurrence liée au commerce des fourrures et en représailles des incursions françaises sur leur territoire, des groupes iroquois attaquent la petite colonie à Lachine et font de nombreux morts et prisonniers. Cet évènement freine la colonisation des terres de tout le secteur ainsi que le commerce des fourrures jusqu’à la fin des guerres franco-iroquoises, officialisée par la signature de la Grande Paix en 1701. Avec la reprise de la colonisation du territoire, l’église des Saints-Anges-de-Lachine est reconstruite en pierre en 1703. Ses vestiges sont mis en valeur dans le parc Saints-Anges.

Perles, XVII<sup>e</sup> siècle Agrandir Perles, 17e siècle
Source : Ville de Montréal

Jusqu’au début du 19e siècle, bien que le paysage soit essentiellement agricole, le commerce des fourrures constitue l’activité principale du secteur, l’agriculture jouant un rôle secondaire de subsistance. La traite des fourrures y est si importante qu’en 1815, Lachine est décrite comme le village le plus important de toute l’île, en tant que centre du commerce entre le Haut-Canada et le Bas-Canada. Plusieurs bâtiments témoignent encore de l’envergure de cette activité, dont l’auberge Heney, située sur le chemin principal, qui servait de halte aux marchands et aux voyageurs entre Montréal et Ottawa. Le poste de traite de Le Ber et Le Moyne, construit au 17e siècle, est la composante principale du Musée de Lachine et comprend un site archéologique. Sur l’actuel boulevard Saint-Joseph, l’entrepôt de fourrures de la Compagnie de la Baie d’Hudson, construit au début du 19e siècle, est aujourd’hui un site d'interprétation de Parcs Canada. Le moulin à vent construit par William Fleming, construit à la même époque, est toujours debout et rappelle également les activités agricoles de ce secteur.

Le canal de Lachine et l’essor de Montréal comme métropole

Entrée du canal de Lachine, 1826 Agrandir Entrée du canal de Lachine, 1826
Source : Anonyme, Musée McCord, Montréal, MP-1976-288-2

Imaginé dès 1670 par les sulpiciens, le creusage d’un canal pour contourner les rapides est réalisé durant la première moitié du 19e siècle. Grâce au canal, inauguré en 1825, les bateaux évitent les rapides et le portage. Sa construction facilite le transport des marchandises depuis la région des Grands Lacs et permet ainsi à Montréal de prendre la première place sur le plan économique; la ville s’impose comme porte d’entrée du continent nord-américain pour le transport commercial.

Conçu au départ pour le passage des voiliers, le canal s’avère rapidement trop étroit pour les navires à vapeur, plus grands et plus nombreux. Il fait l’objet de travaux d’élargissement d’envergure entre 1843 et 1848 et deux jetées sont mises en place. Le canal stimule également l’implantation de nombreuses industries sur ses abords, lesquelles profitent de l’énergie hydraulique, dont la Dominion Bridge, une usine spécialisée dans les armatures en acier servant notamment à la construction de ponts. L’importance et la concentration des usines en bordure du canal sont telles qu’il devient un moteur du développement économique du Canada au cours du 19e siècle.

La naissance de quartiers ouvriers

Le paysage du secteur est profondément modifié à l’embouchure du canal, et les industries attirent les ouvriers en grand nombre. La population, jusqu’alors canadienne-française, se diversifie avec l’arrivée massive d’immigrants irlandais et d’autres origines venus travailler à l’aménagement du canal. Deux églises anglo-protestantes sont érigées dans les années 1830 : l’église anglicane St. Stephen’s et l’église presbytérienne St. Andrew’s. Les terres agricoles environnantes sont subdivisées pour permettre la construction de maisons et un nouveau noyau villageois se développe près de l’entrée du canal, entraînant le déplacement du noyau paroissial des Saints-Anges-de-Lachine vers l’ouest, à son emplacement actuel. L’église qui se trouvait sur le territoire actuel de LaSalle est rebâtie en 1863 sur la rue Saint-Joseph, à Lachine. Elle constitue, avec les deux églises protestantes et le couvent des sœurs de Sainte-Anne, un important noyau institutionnel. Un nouveau pôle urbain et économique voit également le jour le long du chemin Saint-Joseph, avec la présence d’hôteliers, d’aubergistes, d’artisans et de commerçants.

Employés de la brasserie Dawes, début du XX<sup>e</sup> siècle Agrandir Employés de la brasserie Dawes, début du 20e siècle
Source : Archives du Musée de Lachine, V2d-5_3,8

Parallèlement, un quartier ouvrier émerge plus à l’ouest, où Thomas Andrew Dawes installe sa brasserie en 1826. Il choisit un site en bordure du fleuve, à l’embouchure du canal, où il pourra facilement s’approvisionner en eau. La brasserie réoriente le développement du territoire, les terres agricoles voisines servant dès lors à la culture de l’orge et du houblon, et un quartier ouvrier se forme à proximité. De plus, avec la construction du chemin de fer entre Montréal et Lachine, en 1847, ce secteur s’industrialise rapidement et la municipalité de village de Lachine est créée en 1848.

Un peu plus tard, la construction de la gare des Highlands de même que l’établissement d’une importante industrie pharmaceutique (la Burroughs Wellcome) près du moulin Fleming contribuent au développement d’un nouveau noyau résidentiel à l’est du canal, qui prend le nom de Highlands.

Les différents usages des rapides de Lachine

Bateau dans les rapides de Lachine, s.d. Agrandir Bateau dans les rapides de Lachine, s.d.
Source : Collection personnelle Julie St-Onge

Alors que les rapides constituent un passage périlleux pour les « cageux » qui y font flotter d’immenses trains de bois en direction de Québec, ils deviennent durant la seconde moitié du 19e siècle une attraction touristique pour des centaines d’amateurs de sensations fortes. Les améliorations technologiques de la navigation et l’apparition des bateaux à vapeur permettent en effet aux touristes et aux voyageurs de sauter les rapides en toute sécurité. Des excursions sont organisées en train depuis Montréal. La descente des rapides atteint une telle popularité à la fin du 19e siècle qu’elle est une activité touristique majeure, attirant près de 20 000 passagers par année.

À la même époque, les rapides deviennent aussi une source d’énergie hydraulique avec la construction en 1897 du barrage et de la centrale hydroélectrique de la Lachine Rapids Hydraulic and Land Company (acquise en 1903 par la Montreal Light Heat and Power Co.). Au moment de sa mise en service, la centrale est la plus puissante des installations hydroélectriques au Québec. La main-d’œuvre nécessaire pour l’érection du barrage amène la création d’un quartier ouvrier, surnommé Bronx. Ce quartier ne connaît à ses débuts qu’un développement lent. C’est seulement avec l’arrivée du tramway, dans les années 1920, qu’un nombre plus imposant de personnes s’y installent. Exploitée jusqu’en 1931, la centrale, considérée comme vétuste, est démolie en 1948. La digue subit de gros travaux de remblayage pour être intégrée à l’aménagement du parc des Rapides.

Nouvelle vocation

L’ouverture de la Voie maritime du Saint-Laurent en 1959 entraîne l’abandon progressif du canal de Lachine, puis sa fermeture en 1970, ainsi que la fermeture graduelle des usines le long de ses berges. Montréal perd alors son rôle de « point de rupture de charge », devenant une zone de passage qui ne nécessite plus d’arrêt. De 1990 à 2002, des travaux d’ampleur sont entrepris pour réorienter l’usage du canal. Ses remblais son dégagés et ses écluses, remises en état. Une grande partie du premier canal est restaurée, tandis que la péninsule formée par un remblai pour servir d’entrée au canal est développée en parc urbain. Nommé René-Lévesque, il accueille une partie importante de la collection du Musée plein air de Lachine, qui regroupe cinquante sculptures contemporaines. Le second canal est rouvert en 2002 à des fins récréatives.

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Pour en savoir plus

Ouvrages généraux et monographies

COUTURE, Claude, Denis GRAVEL et Jean-Marc GRENIER. Histoire de Ville de LaSalle. Montréal, Méridien, 1988, 229 p.

DAGENAIS, Michèle. Montréal et l’eau : une histoire environnementale. Montréal, Boréal, 2011, 306 p.

DESLOGES, Yvon et Alain GELLY. Le canal de Lachine. Du tumulte des flots à l’essor industriel et urbain, 1860-1950. Sillery, Septentrion, 2001, 204 p.

GRAVEL, Denis. Histoire du Village des Rapides. Un quartier de LaSalle. Montréal, Méridien, 1992, 245 p.

LINTEAU, Paul-André. Histoire de Montréal depuis la Confédération. Montréal, Boréal, 1992, 627 p.

ROBERT, Jean-Claude. Atlas historique de Montréal. Montréal, Art Global/Libre Expression, 1994, 167 p.

Documents électroniques et sites Web

HÉRITAGE MONTRÉAL. Montréal en quartiers : Vieux-Lachine [En ligne].

GRAVEL, Denis. « Moulin Fleming ». Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française [En ligne].

MINISTÈRE DE LA CULTURE ET DES COMMUNICATIONS. Répertoire du patrimoine culturel du Québec [En ligne].

PARCS CANADA. Lieu historique national du Canada du Canal-de-Lachine [En ligne].

RÉSEAU DE DIFFUSION DES ARCHIVES DU QUÉBEC. Fonds Montreal, Light, Heat and Power Consolidated [En ligne].

VILLE DE MONTRÉAL, SERVICE DE LA MISE EN VALEUR DU TERRITOIRE ET DU PATRIMOINE. Grand répertoire du patrimoine bâti de Montréal [En ligne].

VILLE DE MONTRÉAL, SERVICE DE LA MISE EN VALEUR DU TERRITOIRE ET DU PATRIMOINE. Inventaire des propriétés municipales d’intérêt patrimonial [En ligne].

VILLE DE MONTRÉAL, SERVICE DE LA MISE EN VALEUR DU TERRITOIRE ET DU PATRIMOINE. Évaluation du patrimoine urbain. Arrondissement de Lachine. Montréal, Ville de Montréal, 2005, 65 p. [En ligne].

VILLE DE MONTRÉAL, SERVICE DE LA MISE EN VALEUR DU TERRITOIRE ET DU PATRIMOINE. Évaluation du patrimoine urbain. Arrondissement de LaSalle. Montréal, Ville de Montréal, 2005, 57 p. [En ligne].