Territoire riverain : L'Île Bizard, Sainte-Geneviève et Pierrefonds

Le territoire riverain de L'Île Bizard, Sainte-Geneviève et Pierrefonds comprend la partie nord-ouest de l’île de Montréal et l’île Bizard, que relie le pont Jacques-Bizard. Dans le secteur de Sainte-Geneviève et de Pierrefonds, délimité par le ruisseau de l’Anse-à-l’Orme à l’ouest et l’autoroute 13 à l’est, les attraits patrimoniaux se concentrent le long du boulevard Gouin. Sur l’île Bizard, entourée du lac des Deux-Montagnes et de la rivière des Prairies, le réseau d’attraits longe le chemin qui ceinture l’île.

De nombreux éléments associés à l’exploitation agricole caractérisent ce secteur. Maisons de ferme du XIXe siècle, paysages ruraux et chemins sinueux y témoignent de l’ancienneté de l’activité agricole. La destination patrimoniale des grands parcs de l’ouest de l’île en est un exemple éloquent. Face à l’île Bizard, la destination patrimoniale de Sainte-Geneviève correspond au noyau villageois qui constitue, avec ses maisons, son église et ses bâtiments institutionnels, un ensemble patrimonial de qualité exceptionnelle.

Un fort méconnu

Plan ancien montrant le fort de Sainte-Geneviève, 1744 Agrandir Plan ancien montrant le fort de Sainte-Geneviève, 1744
Source : Jacques Nicolas Bellin, Carte de l’isle de Montréal et de ses environs (détail), BAnQ, G 3452 M65 1744 B4 CAR

Une carte de 1744 indique un fort à Sainte-Geneviève, face à l’île Bizard. Plusieurs hypothèses existent quant à la raison de sa construction. La plus répandue veut que le fort ait été érigé à la demande des sulpiciens, seigneurs de l’île de Montréal, qui implantent à cette époque plusieurs ouvrages défensifs à des endroits stratégiques de l’île afin de la protéger contre les attaques iroquoises. Selon une autre hypothèse, c’est la présence de trois rapides sur cette portion de la rivière des Prairies qui aurait incité les voyageurs engagés dans la traite des fourrures à faire escale pour les contourner en portage; l’idée d’implanter un fort à Sainte-Geneviève serait née de cet arrêt forcé. Quoi qu’il en soit, on sait bien peu de choses de ce fort vraisemblablement érigé en 1729 et assurément démoli avant 1834.

Les premiers colons de la côte Sainte-Geneviève

Plan de la paroisse de Sainte-Geneviève, 1879 Agrandir Plan de la paroisse de Sainte-Geneviève, 1879
Source : Henry W. Hopkins, Atlas of the City and Island of Montreal, planche 94, (detail), BAnQ, G 1144 M65 G475 H6 1879 CAR

À partir de 1717, les sulpiciens divisent l’île en côtes afin de procéder à la concession des terres. La côte Sainte-Geneviève est configurée de façon que chaque longue bande de terrain ait front sur la rivière des Prairies. Quelques colons s’y établissent et défrichent la terre. Un recensement produit par les sulpiciens en 1731 dénombre 20 fermes, la plupart implantées en bordure de la rivière des Prairies. Pour les desservir, un chemin de côte est ouvert le long du cours d’eau, formant l’axe principal du développement : ce chemin de la côte Sainte-Geneviève prendra la désignation de boulevard Gouin en 1910, tandis qu’une partie à l’est du territoire est renommée boulevard Lalande. Au centre de la côte, face à l’île Bizard, un petit noyau villageois prend forme autour de la première église paroissiale, construite en 1751. À l’extérieur du village, le territoire de la paroisse de Sainte-Geneviève, composé de fermes et de champs agricoles, se développe lentement en raison notamment de son éloignement de Montréal. Au XVIIIe siècle, la paroisse englobe un vaste territoire agricole allant du cap Saint-Jacques à l’actuelle autoroute 13.

L’époque des cageux

Une cage descendant la rivière des Prairies, s.d. Agrandir Une cage descendant la rivière des Prairies, s.d.
Source : Archives de la Ville de Montréal, SHM19, SY, SS4

Au cours du XIXe siècle, l’exportation du bois vers l’Angleterre prend des proportions importantes. L’Angleterre, incapable de s’approvisionner en bois en Europe à cause d’un blocus imposé par Napoléon, se tourne vers sa colonie. Le bois provenant des forêts de la région de l’Outaouais est acheminé au moyen de « cages », en fait d’immenses trains de bois formés de petits radeaux de pièces de bois carré attachés ensemble. Les hommes qui guident ces trains de bois, les « cageurs » ou « cageux », y mangent et y dorment. À l’époque, les chemins carrossables sont souvent en mauvais état et les cours d’eau sont les voies de transport privilégiées. Ces trains de bois descendent la rivière des Outaouais puis le fleuve Saint-Laurent jusqu’au port de Québec. Une partie des cages passent par la rivière des Prairies entre Sainte-Geneviève et l’île Bizard, alors que d’autres passent au nord de l’île Bizard. Les rapides du Cheval-Blanc à la côte Sainte-Geneviève et les rapides Lalemant au nord de l’île Bizard obligent les cageux à faire halte et à démanteler les trains de bois en radeaux afin qu’ils franchissent les rapides. Sainte-Geneviève et la Pointe-aux-Carrières, sur l’île Bizard, deviennent ainsi des relais très achalandés. Plusieurs cageux expérimentés résident à Sainte-Geneviève ou à l'île Bizard. Ils guident les radeaux à travers les rapides jusqu’au Sault-au-Récollet, puis reviennent par la route terrestre pour guider d’autres radeaux. Entre 1840 et 1880, près de 2 000 cages contenant chacune environ 100 petits radeaux comprenant de 2 000 à 2 400 billots arrivent annuellement au port de Québec. Cette activité, qui marque le paysage riverain de l’île Bizard et de Sainte-Geneviève, cesse à la fin du XIXe siècle avec le développement des chemins de fer et de la voie navigable du Saint-Laurent.

L’île Bonaventure, Major ou Bizard

Au nord-ouest de l’île de Montréal, l’île Bizard, d’abord appelée Bonaventure puis Major, est constituée en seigneurie indépendante de celle de l’île de Montréal, qui est propriété des sulpiciens. L’île est concédée en 1678 à Jacques Bizard, nouveau major de Montréal. Elle porte brièvement le nom d’île Major avant de prendre celui de son premier seigneur. Les longues bandes de terres sont divisées de manière que chacune ait front sur la rivière des Prairies ou sur le lac des Deux-Montagnes, le fond des terres se rejoignant au centre de l’île. Les premiers colons s’y installent à partir de 1735 et bâtissent leur maison en bordure des rives, les cours d’eau servant alors de voies de communication. Un chemin est ouvert autour de l’île et, au centre, une montée permet de relier le sud et le nord de l’île. Un premier moulin hydraulique est édifié au bord de la rivière des Prairies, dans le sud-ouest de l’île.

Jusqu’à la construction de l’église de Saint-Raphaël-Archange, en 1843, les résidants de l’île Bizard se rendent à l’église paroissiale de Sainte-Geneviève en chaloupe. Il faut attendre le début du XIXe siècle pour qu’un service régulier de traverse soit ouvert entre l’île Bizard et Sainte-Geneviève. L’hiver, les résidants circulent sur la rivière gelée, qu’ils balisent pour délimiter un pont de glace. Le service de traverse durera jusqu’à l’ouverture du pont Jacques-Bizard, en 1893. Entre l’île Bizard et l’île Jésus, un autre service de traverse, le bac à traille, a été mis en œuvre au début du XXe siècle. Amené d’une rive à l’autre par la simple force du courant, le bac est maintenu dans l’angle convenable au moyen de câbles ajustables, reliés à un câble aérien. C’est la seule traverse de la région de Montréal datant de cette époque qui est toujours en activité.

Traversier entre l’île Bizard et l’île Jésus, s.d. Agrandir Traversier entre l’île Bizard et l’île Jésus, s.d.
Source : Ludger Charpentier, Collection de cartes postales, BAnQ, 0002636275

Au cours de la première moitié du XIXe siècle, un petit noyau villageois prend forme du côté sud de l’île Bizard, face au village de Sainte-Geneviève. L’église Saint-Raphaël-Archange, le cimetière et le presbytère en constituent le cœur, à l’angle du chemin Cherrier et de la montée de l’Église. Marie-Amable Foretier, épouse de Denis-Benjamin Viger, devient propriétaire de la seigneurie de l’île Bizard en 1842. Elle fait construire une maison en 1845 à proximité de l’église pour loger son agent seigneurial, chargé de collecter les rentes. Le second moulin à eau de l’île Bizard, bâti vers 1851 à la demande de Denis-Benjamin Viger dans la partie nord-est de l’île, est remplacé par un autre bâtiment vers 1888. Des vestiges archéologiques d’une construction en pierre découverts en 1985 pourraient correspondre à ce dernier moulin.

Quelques traces d’un passé agricole

Au XIXe siècle, l’île Bizard et Sainte-Geneviève sont de vastes terres agricoles parsemées de maisons de ferme au bord des chemins anciens. En 1904, le territoire autour du village de Sainte-Geneviève s’en dissocie pour former la Municipalité de village de Sainte-Geneviève-de-Pierrefonds, qui deviendra la ville de Pierrefonds en 1958. Jusqu’aux années 1970, des produits cultivés sur l’île Bizard sont vendus dans les marchés publics de Montréal.

Empaquetage de tomates pour le marché Bonsecours, 1925 Agrandir Empaquetage de tomates pour le marché Bonsecours, 1925
Source : Robert Bruce Bennet, Musée McCord, Montréal, MP-1992.9.1.158

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, le caractère champêtre du secteur séduit les riches Montréalais, qui se font ériger de grandes maisons de villégiature pour passer l’été en bordure de la rivière des Prairies. Au XXe siècle, plusieurs congrégations religieuses sont aussi attirées par la tranquillité des lieux et y installent leur noviciat, leur maison de retraite ou leur couvent.

Le territoire est aujourd’hui caractérisé par ses grands espaces libres, tels que le parc régional du Bois-de-l’Île-Bizard et le parc régional du Cap-Saint-Jacques. On retrouve plusieurs éléments liés à l’exploitation agricole le long des chemins anciens, notamment deux croix de chemin et des maisons de ferme du XIXe siècle ayant appartenu entre autres aux familles Paquin, Boileau et Théorêt. Des paysages agricoles sur l’île Bizard ou au cap Saint-Jacques témoignent de cette vocation ancienne et confèrent un caractère rural à une grande partie du territoire.

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Pour en savoir plus

Ouvrages généraux et monographies

LABASTROU, Roger. L’ère des cageux : une épopée du XIXe siècle. Montréal, Société patrimoine et histoire de l’île Bizard, 2004, 46 p.

LELIÈVRE, Francine, dir. Montréal, par ponts et traverses. Montréal, Pointe-à-Callière, Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal, Éditions Nota bene, 1999, 94 p.

LINTEAU, Paul-André. Histoire de Montréal depuis la Confédération. Montréal, Boréal, 1992, 613 p.

RIOUX, Billy, en collaboration avec Annie ROUSSEAU. « L’héritage du cageux : un métier québécois du 19e siècle ». Projet Cageux 2008.

ROBERT, Jean-Claude. Atlas historique de Montréal. Montréal, Art Global/Libre Expression, 1994, 167 p.

ROBIDOUX, Léon-A. Les « cageux ». Montréal, Les éditions de l’Aurore, 1974, 91 p.

Société patrimoine et histoire de l'Île Bizard et Sainte-Geneviève et al. Aux confins de Montréal : l’île Bizard, des origines à nos jours. Montréal, Éditions Histoire Québec, 2008, 288 p., collection Société patrimoine et histoire de l’île Bizard et Sainte-Geneviève.

Documents électroniques et sites Web

SOCIÉTÉ DU PATRIMOINE DE L’OUEST DE L’ÎLE. Le Circuit patrimonial de l’Ouest-de-l’île [En ligne].

SOCIÉTÉ PATRIMOINE ET HISTOIRE DE L'ÎLE BIZARD ET SAINTE-GENEVIÈVE. Un peu d’histoire [En ligne].

VILLE DE MONTRÉAL, SERVICE DE LA MISE EN VALEUR DU TERRITOIRE ET DU PATRIMOINE. Grand répertoire du patrimoine bâti de Montréal [En ligne].

VILLE DE MONTRÉAL, SERVICE DE LA MISE EN VALEUR DU TERRITOIRE ET DU PATRIMOINE. Évaluation du patrimoine urbain. Arrondissement de l’Île-Bizard—Sainte-Geneviève—Sainte-Anne-de-Bellevue. Montréal, Ville de Montréal, 2005, 55 p. [En ligne].

VILLE DE MONTRÉAL, SERVICE DE LA MISE EN VALEUR DU TERRITOIRE ET DU PATRIMOINE. Évaluation du patrimoine urbain. Arrondissement de Pierrefonds—Roxboro. Montréal, Ville de Montréal, 2005, 55 p. [En ligne].