Histoire des chemins anciens

Des chemins deau aux chemins de terre

La ncessit douvrir des chemins sest fait sentir assez tard en Nouvelle-France, puisque le Saint-Laurent servait de voie de communication et reliait toutes les agglomrations importantes de la colonie. Le fleuve constitue en quelque sorte lpine dorsale de lorganisation du territoire. Cependant, de lautomne au printemps, la circulation y est souvent difficile, voire impossible. Les nouveaux besoins de la colonie en plein dveloppement exigent la mise en place dun rseau dinfrastructures de transport en vue notamment dune meilleure circulation des produits agricoles et du courrier. Au dbut du XVIIIe sicle, louverture de chemins terrestres permet de pallier cette difficult et de franchir certains obstacles lis la navigation fluviale, tels que les rapides.

Le territoire

Carte montrant les chemins de lle de Montral, 1834 Agrandir Carte montrant les chemins de lle de Montral, 1834
Source : Andr Jobin, Carte de lle de Montral, BAnQ, G 3452 M65 1834 J63 CAR

Lle de Montral et lle Bizard constituent deux seigneuries distinctes. Le Sminaire des sulpiciens remplace la Socit Notre-Dame titre de seigneur de lle de Montral en 1663, tandis que lle Bizard est concde Jacques Bizard en 1678. Afin de lancer la colonisation, lle de Montral est divise en ctes. La majorit des dplacements se faisant alors par les cours deau, le territoire est morcel de faon ce quun maximum de censitaires y ait accs. Chaque cte est donc compose dune suite de terres troites et rectangulaires, tablies perpendiculairement un cours deau. Lorsque toutes les terres au bord de leau sont accordes, on forme des ctes lintrieur de lle. En raison de linsularit de la seigneurie de Montral et de la prsence du mont Royal, le dcoupage du territoire produit des alignements non parallles et lui donne une configuration particulire. Le systme de ctes la base du peuplement de lle a des rpercussions sur le parcours du rseau routier montralais, dont les chemins sont dabord ouverts sur le front de chaque terre. Ce sont les seigneurs qui tracent les premires routes de lle de Montral et thoriquement, ils rservent un emplacement pour la construction des chemins, mais le plus souvent, cest lhabitant qui doit cder le terrain ncessaire mme sa terre.

En Nouvelle-France: le grand voyer


En Nouvelle-France, la prparation et lentretien des chemins sont rgis par un cadre rglementaire relativement prcis, qui reprend les grandes lignes du modle franais. Ladministration du rseau routier de lensemble de la colonie relve dun fonctionnaire nomm par le roi : le grand voyer. Il est charg dtablir le trac, de mener et de superviser la construction et lentretien des chemins entre les diffrentes seigneuries, mais galement lintrieur de celles-ci. Il est donc appel se dplacer frquemment entre Qubec et Montral. Le grand voyer se rend gnralement dans une paroisse la demande des habitants ou du seigneur, lorsquils jugent ncessaire louverture dune nouvelle route ou la correction et lofficialisation du trac dun chemin existant. En principe, loffice de grand voyer a t implant en 1657, mais il nest pas effectif avant 1706, moment o lintendant de la colonie contraint le dtenteur du titre faire son travail.

Le premier grand voyer en poste dans le district de Montral, Ren Robineau de Bcancour, est remplac en 1699 par son fils, Pierre Robineau de Bcancour, qui conserve cette charge jusquen 1729. Les historiens reconnaissent surtout lapport considrable de son successeur, Jean-Eustache Lanoullier de Boisclerc, principal responsable de la construction de la premire grande route de la colonie, le chemin du Roy, qui relie Montral et Qubec. Son entre en fonction marque le dbut de la construction et de lamlioration des routes de la colonie. Selon les procs-verbaux des grands voyers, les principaux chemins de front de lle de Montral sont ouverts entre 1731 et 1746 ou avant, et ceux de lle Bizard entre 1763 et 1790.

Les travaux de corve selon les types de chemins

Plan illustrant un chemin de front et un chemin de monte  Rivire-des-Prairies, 1876 Agrandir Plan illustrant un chemin de front et un chemin de monte Rivire-des-Prairies, 1876
Source ; L.-W. Sicotte, Plans officiels des comts dHochelaga et de Jacques-Cartier, BAnQ, G 1142 M65G46 S53 1876 CAR

Les textes anciens de la Nouvelle-France dfinissent trois grandes catgories de chemins. Dabord, le chemin de front, aussi appel chemin de base ou chemin du Roy, est la route principale qui passe devant les terres et en bordure de laquelle sont rigs les maisons de ferme et autres btiments. Montral, le chemin de la cte, qui est laxe principal de cette unit de peuplement, correspond habituellement un chemin de front. Le chemin du Roy qui relie Montral au bout de lle Pointe-aux-Trembles, les chemins de Lachine et du lac Saint-Louis, les chemins de la rivire des Prairies (le boulevard Gouin actuel) et, sur lle Bizard, le chemin Cherrier et le chemin du Bord-du-Lac, sont tous des chemins de front. Les chemins de communication, ou chemins de liaison ou montes, relient les chemins de front en longeant les terres sur leur longueur. Ils sont perpendiculaires aux chemins de front et habituellement inhabits. On retrouve dans cette catgorie la monte Wilson et le chemin Dutour, tous deux situs sur lle Bizard. Enfin, il y a les chemins de moulins, emprunts par les cultivateurs pour amener leur grain au moulin.

Les travaux relatifs aux chemins sont la charge des habitants et reposent sur un systme de corves. Il existe deux types de corves, en fonction des catgories de routes. Le chemin de front est entretenu par corve individuelle: chaque riverain fait et entretient la partie du chemin qui passe sur sa terre. Les chemins de communication ou montes sont entretenus par corve gnrale: les personnes qui profiteront le plus dun chemin sont mises louvrage. Enfin, les chemins de moulin sont construits et entretenus par ceux qui les utilisent. Pour rendre les chemins praticables, il faut arracher les souches darbres, ter les roches, aplanir les buttes, btir des ponts et creuser des fosss pour permettre lcoulement des eaux. Les rglements prcisent la largeur minimale des routes: le chemin royal doit avoir 24 pieds de largeur entre deux fosss, le chemin de communication, 18 pieds entre deux fosss et le chemin de moulin, 18 pieds sans foss. La largeur augmentera plusieurs reprises jusqu aujourdhui.

Ltat des routes, souvent dcrit comme trs mauvais, montre que le rgime des grands voyers tait loin dtre efficace. Les documents darchives laissent voir le peu dentrain des habitants effectuer leur corve. Il nest pas rare que le grand voyer doive revenir sur les lieux pour rappeler aux gens leur obligation. Souvent, des habitants bloquent louverture dun chemin sur leur terre en refusant de procder sa construction, en lensemenant, en dtournant son trac ou mme en y interdisant le passage.

Le Rgime anglais : continuit et changement

Le systme des grands voyers perdure aprs le changement de rgime, avec quelques modifications: entre 1765 et 1840, des ordonnances et lois modifient leur nombre et leurs engagements. La voirie devient une proccupation majeure du nouveau gouvernement. En 1777, une ordonnance confirme la responsabilit des grands voyers dans la surveillance des travaux publics dans les diffrentes paroisses de la province. Elle prcise que le grand voyer doit visiter les chemins publics entre le 10mai et le 20juillet, consigner ses ordres dans un procs-verbal et faire rapport de ses activits et de ltat des chemins au gouverneur et au Conseil excutif. Il a sous ses ordres des sous-voyers pour faire excuter ses dcisions.

Promulgu en 1796, lActe pour faire, rparer et changer les Chemins et les Ponts dans cette Province, et pour dautres effets tablit un nouveau systme de voirie au Bas-Canada. Cette loi divise la province en trois districts: Qubec, Trois-Rivires et Montral, et affecte chacun un grand voyer. Cette nouvelle rpartition rduit considrablement le territoire sous lautorit dun grand voyer. De plus, dornavant et jusquen 1840, la cit fortifie de Montral et ses faubourgs relvent dune administration locale, celle des juges de paix. Un inspecteur des chemins est nomm pour les assister et soccuper de la voirie dans lensemble de la ville et de son territoire priurbain. La comptence de grand voyer ne sapplique donc plus ce territoire, mais elle continue dtre effective sur le reste de lle de Montral et sur lle Bizard.

Une priode de transition samorce avec ltablissement dun rgime municipal dans le Bas-Canada, partir de 1840. La responsabilit de lamnagement et de lentretien des routes locales appartient dsormais aux municipalits, ce qui met fin au systme des grands voyers, aboli vers 1841. Sont ainsi cres en 1845 les municipalits de paroisse de Saint-Raphal, Sainte-Genevive, Lachine, Longue-Pointe et Pointe-aux-Trembles, de mme que les municipalits de Sault-au-Rcollet, de Rivire-des-Prairies, du Bout-de-lle et de Pointe-Claire (1847). Toutefois, la mise en place dinstitutions municipales ne se concrtise vritablement quen 1855, avec ladoption dune loi sur les municipalits et les chemins. Les chemins situs hors des municipalits sont grs par le Bureau des travaux publics du gouvernement provincial, cr en 1839. Au sein de la ville de Montral, incorpore en municipalit en 1840, les pouvoirs en matire de voirie jusque l exercs par les juges de paix sont transfrs au Conseil de Ville, qui continue den confier la charge un inspecteur des chemins.

Les chemins barrire: le Montreal Turnpike Trust (1840-1920)

Au cours du XIXe sicle, lle de Montral connat un important accroissement dmographique: entre 1825 et 1881, sa population augmente de 394 %. Lle forme le cur dune rgion fortement peuple stendant aux rives nord et sud. Ses routes sont de plus en plus achalandes. Parmi ceux qui les empruntent rgulirement, on compte les cultivateurs des campagnes environnantes qui transitent vers la ville pour couler leurs produits au march. Avec cette augmentation rapide de la population, le fardeau de lentretien des grandes routes ne peut plus reposer sur un petit nombre de propritaires par le systme des corves. La pitre qualit des routes de lle, particulirement en priphrie de la ville, soulve le problme de leur gestion. Puisque ce sont souvent les gens qui ne rsident pas sur les terres o passent les chemins qui y circulent, les propritaires riverains chargs de lentretien ngligent frquemment leur tche, ny ayant aucun intrt. Le mode de gestion des chemins est donc remis en question.

Depuis 1805, une loi permet la formation de socits de construction de routes page, aussi nommes chemins barrire. En 1840, la suggestion de linspecteur des chemins de la ville de Montral, le gouvernement britannique dcide dinstaurer le rgime des routes page pour celles menant Montral afin de pallier le problme de leur entretien. Ce modle, de plus en plus populaire aux tats-Unis et en Grande-Bretagne, semble avoir fait ses preuves. Le gouverneur cre donc le Montreal Turnpike Trust (Commission des chemins barrire) et dsigne des syndics qui il dlgue la gestion de ces routes. En vertu de ce systme, lentretien est assur par les syndics, avec les revenus des pages. Les syndics crent rapidement neuf chemins barrire, dont le chemin Lower Lachine (de la limite de la cit de Montral au chemin des tanneries) et son prolongement jusqu lglise de Lachine, et le chemin du Roy, qui va de la limite de la cit de Montral jusquau bout de lle, Pointe-aux-Trembles. Quelques annes plus tard sajoute le prolongement du chemin de Lachine jusqu la pointe sud-ouest de lle, Sainte-Anne-de-Bellevue. Ds 1843, les chemins attribus au Montreal Turnpike Trust sont refaits et des postes de page sont installs aux entres de la ville.

Barrire de page sur le chemin de la Cte-des-Neiges, 1882 Agrandir Barrire de page sur le chemin de la Cte-des-Neiges, 1882
Source : Peter Winkworth Collection of Canadiana, Bibliothque et Archives Canada, e001201169

Le rgime des chemins page, qui a permis une amlioration notable de la qualit des routes sur lle de Montral, disparat progressivement au dbut du XXe sicle. En 1911, la Ville de Montral paie une redevance au Montreal Turnpike Trust afin quil ne collecte plus de page lentre de son territoire, qui comprend dsormais plusieurs municipalits annexes. Cette mesure entrane la suppression de nombreux postes de page. Peu peu, les diffrentes municipalits de lle traverses par un chemin barrire feront de mme. En 1922, comme les seuls revenus de la Commission sont les paiements annuels des villes pour llimination des droits de page sur leur territoire, le gouvernement provincial met fin au systme qui rgissait la voirie sur lle de Montral depuis 1840. La responsabilit des chemins est alors transfre aux municipalits et au gouvernement provincial.

Routes provinciales et urbanisation

La popularisation de l'automobile au cours des annes 1910 et au dbut des annes 1920 a un impact important sur le dveloppement du rseau routier. Comme lautomobile facilite les dplacements sur une plus longue distance, on assiste galement cette poque une pousse de la villgiature sur tout le territoire riverain de lle de Montral, o les cours deau et les paysages encore ruraux attirent les citadins la recherche dair pur. Larrive de lautomobile exige cependant une amlioration de la condition des routes. Au cours des annes 1920, le gouvernement souhaite rehausser l'tat des principales voies de circulation pour encourager le tourisme amricain et canadien-anglais au Qubec.Il tablit des routes provinciales numrotes et le ministre de la Voirie (cr en tant que dpartement au sein du ministre de l'Agriculture en 1912), prend en charge leur entretien. Sur le territoire montralais, on retrouve la route provinciale 37, qui ceinture lle en suivant le trac de la rue Notre-Dame au sud-est, du boulevard Gouin au nord et des chemins de Lachine et du lac Saint-Louis au sud-ouest. Il y a galement la route 2, qui relie Edmundston Toronto en empruntant la rue Notre-Dame et des chemins du lac Saint-Louis. Les routes numrotes restent sous la responsabilit du gouvernement provincial probablement jusquau tournant des annes 1960, alors quelles reviennent la charge des municipalits.

Carte routire et touristique de lle de Montral, 1941 AgrandirCarte routire et touristique de lle de Montral, 1941
Source : Office du tourisme du Qubec, Carte routire et touristique, province de Qubec, Canada (dtail), BAnQ, 56544

La popularit croissante de lautomobile favorise en outre le dveloppement de banlieues. Les gens qui ne dpendent pas du train ou du tramway pour se dplacer sont de plus en plus nombreux sinstaller dans une maison individuelle, mme loin de leur lieu de travail. Aprs la Seconde Guerre mondiale, lurbanisation du territoire de lle de Montral et de lle Bizard amne dimportants changements. Les terres agricoles sont progressivement loties pour la construction rsidentielle. Des rues sont ouvertes vers lintrieur de lle selon un plan quadrill qui suit gnralement le trac des lots et qui tranche avec la sinuosit des chemins de front, qui rappelle leur anciennet. Avec la prsence grandissante de lautomobile dans les annes 1960, lachalandage des routes sintensifie et les dplacements gagnent en rapidit. On assiste la construction de nouvelles routes plus larges, puis celle dautoroutes, mieux adaptes au dbit de la circulation. Les anciens chemins riverains, relativement troits, deviennent donc dans certains secteurs des voies de circulation locale et des lieux de promenade.

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Pour en savoir plus

Ouvrages gnraux

COURVILLE, Serge, Jean-Claude ROBERT et Normand SGUIN. Le pays laurentien au XIXe sicle. Les morphologies de base. Sainte-Foy, Les Presses de lUniversit Laval, 1995, coll. Atlas historique du Qubec.

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Monographie

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LINTEAU, Paul-Andr, Jean-Claude ROBERT, Ren DUROCHER et Franois RICARD. Histoire du Qubec contemporain, tome 2: Le Qubec depuis 1930. Montral, Boral Express, 1989, 834 p.

TREMBLAY, Bernard. Le statut des chemins au Qubec: historique et lgislation. Qubec, Les publications du Qubec, 1995, 207 p.

Articles

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HORTON, Donald J. Lanoullier de Boisclerc, Jean-Eustache.Dictionnaire biographique du Canada [En ligne].

JAENEN, C. J. Robinau de Bcancour, Pierre, baron de Portneuf. Dictionnaire biographique du Canada [En ligne].

McNALLY, Larry. Routes, rues et autoroutes, dans Norman Ball et Association canadienne des travaux publics. Btir un pays: histoire des travaux publics au Canada. Montral, Boral Express, 1988, p. 45-72.

ROBERT, Jean-Claude. Rseau routier et dveloppement urbain dans lle de Montral au XIXe sicle, dans Horacio Capel et Paul-Andr Linteau, dir. Barcelona/Montral: desarrollo urbano comparado, dveloppement urbain compar. Barcelone, Publicacions de la Universitat de Barcelona, 1998, p. 99-115.

SANSFAON, Roland. La construction du premier chemin Qubec-Montral et le problme des corves(1706-1737). Revue dhistoire de lAmrique franaise, vol. 12, no1, 1958, p. 3-29.

Sur les routes du Qubec. Les 100 ans du Ministre des Transports . Numro spcial de Cap-aux-diamants, no 111 (automne 2012), p. 1-64.

Mmoires

ROBICHAUD, Lon. Le pouvoir, les paysans et la voirie au Bas-Canada la fin du XVIIIe sicle. Mmoire de matrise (histoire), Universit McGill, Montral, 1989, 142 p.