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Conversation avec Phyllis Lambert1

Phyllis Lambert contribue activement à la conservation du patrimoine montréalais depuis des décennies. Elle échangeait récemment avec Josiane Ouellet, rédactrice en chef de Continuité, dans le cadre du 30e anniversaire du magazine, autour de quatre questions sur le passé, le présent et le futur du patrimoine montréalais.

Qu’est-ce qui a le plus marqué le milieu du patrimoine au cours des 30 dernières années?

Connaissance, connaissance et connaissance! Et donc, reconnaissance. Au début des années 1970, il n’y avait rien. Le livre Montréal en évolution de Jean-Claude Marsan a paru en 1974 et la recherche primaire est venue par la suite. Il y a aussi eu la création d’organismes comme Sauvons Montréal (1973), puis Héritage Montréal (1975). À cette époque, les gens croyaient que le patrimoine se limitait à de jolis toits et d’autres choses du genre. Pour nous, à Héritage Montréal, c’était la ville, le patrimoine urbain.

Quand Richard Pare (un photographe d’origine anglaise qui s’intéresse particulièrement à l’architecture) et moi photographiions des bâtiments en pierre grise comme l’Hôtel-Dieu, le Domaine des Sœurs grises et le Vieux Séminaire des Sulpiciens dans les années 1970, les gens nous demandaient : «Pourquoi vous photographiez de bâtiment? Il est vétuste. Il devrait être démoli». Ils ne reconnaissaient pas ce qu’ils avaient. Il était important de parler des bâtiments comme de portraits de famille pour que les gens les apprivoisent.

À l’université, des chercheurs ont commencé à s’intéresser au patrimoine et des cours ont été mis sur pied. Tout ça, c’était totalement nouveau. Héritage Montréal a offert des cours de rénovation. Le CCA a monté des expositions inédites sur Montréal. En plus, des lois ont été adoptées pour protéger le patrimoine et encadrer l’urbanisme des villes. C’étaient de gros changements!

Quels sont les grands enjeux d’avenir dans le milieu du patrimoine?

Je crois qu’il faut toujours susciter le désir de connaissance, l’amour du patrimoine bâti et naturel. La question du zonage m’apparaît aussi cruciale pour avoir une ville agréable. Celui de Montréal sera révisé dans un an. Le récent Plan métropolitain d’aménagement et de développement adopté par les élus de la Ville de Montréal et approuvé par le gouvernement du Québec est déterminant, car c’est la première fois qu’on aborde la métropole comme une région. Il faut une action concertée. Les consultations publiques doivent être renforcées. Si on veut un bon zonage, on doit pouvoir sentir le parfum des fleurs et entendre le chant des oiseaux. Nous avons tenu une consultation publique dans le Quartier des grands jardins : il en ressort que les gens accordent beaucoup d’importance à la verdure et aux espaces piétonniers et cyclables. Il est nécessaire de continuer dans ce sens : privilégier le verdissement de la ville. Évidemment, cela ne peut pas s’appliquer à toute la ville. Il faut doser.

La Ville de Montréal a besoin d’une vision, ce qui lui fait défaut. Les administrateurs et les élus one beaucoup d’autres choses à faire et ils ne sont pas formés en architecture et en urbanisme, alors ils doivent travailler avec des gens compétent. À l’Institut de politiques alternatives de Montréal (IPAM) et aux tables de concertation des quartiers, nous discutons avec la Ville pour que des spécialistes puissent agir comme conseillers. Il faut que des spécialistes puissent expliquer pourquoi il serait préférable de faire les choses un peu différemment. C’est très important : c’est la meilleure manière de sauvegarder le patrimoine.

Comme on a pu le voir avec de grandes projets comme le Quartier international de Montréal et le Quartier des spectacles, ou même Benny Farm, il est possible de tout améliorer, de garder le patrimoine tout en densifiant et en construisant de nouveaux bâtiments bien faits, des projets magnifiques qui constituent le patrimoine de demain. Les choses doivent être faites consciencieusement, au fil d’un processus rigoureux. Quant ça se produit, on arrive à quelque chose. Sinon, ça ne fonctionne pas.

Quelles sont les solutions à privilégier pour la protection du patrimoine?

Les consultations publiques et les tables de concertation sont très, très importantes pour qu’un quartier se développe de façon cohérente. Il faut renforcer les consultations publiques, mais il faut aussi des tables de concertation, car c’est la seule façon de construire ensemble une vision de notre quartier. Dans le Quartier des grands jardins, nous avons un tel regroupement, et c’est magnifique de voir des gens de tous les domaines travailler ensemble. Nous avons conçu un projet qui a du bon sens. Pour l’instant, il ne s’agit que de la réfection du square Cabot, au cœur du quartier, mais il y a d’autres choses à venir selon le plan d’ensemble que nous avons esquissé avec la Ville. Après discussion, nous arrivons à un consensus entre les résidents, les institutions, les entreprises commerciales du quartier et les entrepreneurs immobiliers. Cette étape est essentielle.

Vue sur le square CabotVue sur le square Cabot, bordé par les rues Atwater, Sainte-Catherine Ouest, Lambert-Closse et Tupper. Source : CPM.

Il faut aussi renforcer la législation et s’assurer qu’elle soit respectée. Des groupes comme l’IPAM veillent à ce que les choses se fassent dans les règles. On doit toujours demeurer vigilant. Mais le ne faudrait pas que ça reste une bataille. La protection du patrimoine doit devenir normale.

Croyez-vous que le patrimoine est suffisamment valorisé dans notre société? Sinon, comment changer cette situation?

Si on compare la situation actuelle à celle d’il y a 40 ans, le chemin parcouru est énorme! Mais il y a toujours du travail à faire. Les gens sont conscients, ils sont prêts à accueillir des idées sur ce qu’il est possible de faire, mais ces visions doivent être construites. La sauvegarde du patrimoine ne peut pas se limiter à la petite maison à laquelle il ne faut pas toucher ; c’est beaucoup plus que ça, ça se jour à l’échelle de la ville et de la métropole. De nos jours, on ne peut plus agir sur un seul bâtiment, il faut tenir compte du contexte. Un important travail a été accompli en ce sens par des gens qui avaient une vision de ce que leur ville pouvait être.

Il faut aussi mettre en valeur notre patrimoine et laisser le temps aux gens de se l’approprier. À la fin des travaux de revitalisation du canal de Lachine, quelqu’un de Parcs Canada se désolait de la faible fréquentation du site. Ça a pris un moment, mais voyez ce qui se passe aujourd’hui. C’est merveilleux!

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Notes

1 Cette capsule est publiée avec la permission de la rédaction de la revue Continuité. Elle est extraite de l’article Phyllis Lambert, la ville dans le sang, publié dans le numéro 134 (automne 2012) du magazine, dans le cadre du 30e anniversaire de sa fondation par le Conseil des monuments et sites du Québec (CMSQ): magazinecontinuite.qc.ca.