Divers commerces sur la rue Beaubien près de la rue Boyer [détail] - 9 octobre 1961
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La rue du Centre

Par  Stéphanie Lacroix

Intersection des rues Centre et Wellington le 21 avril 1944, VM7,SY,SS1,D1.

La rue du Centre apparaît pour la première fois sur une carte de l’île de Montréal de 1861. La voie traverse la ferme Saint-Gabriel, l’un des trois domaines du Séminaire de Saint-Sulpice à Montréal, créé au XVIIe siècle par le gouverneur de Maisonneuve. Une ferme et une redoute y sont érigées pour la défense de Ville-Marie. Les sulpiciens obtiennent le domaine en 1658, et l’exploitent comme terre agricole jusqu’au milieu du XIXe siècle. Ils cèdent officiellement la rue du Centre à la Ville de Montréal en deux tempsº; la partie est (de la rue Wellington à un point entre les rues Jardin et Soulanges) en juillet 1856 et la partie ouest (jusqu’à l’avenue Atwater), de façon formelle, seulement en mai 1976. Le toponyme Centre, auquel a été ajouté l’article «ºduº» en 2001, réfère à la situation géographique de la voie par rapport au secteur. Elle est en effet située entre deux éléments jouant un rôle prédominant pour ce quartier industriel : le canal de Lachine et le chemin de fer. De la rue Wellington à l’avenue Atwater, la rue du Centre est située entièrement dans l’arrondissement du Sud-Ouest. La rue du Centre est présentée en un seul segment.

Naissance et évolution de la voie

Le droit de propriété du Séminaire de Saint-Sulpice sur sa seigneurie de Montréal est incertain et partiellement contesté après la Conquête. Le gouvernement britannique le reconnaît finalement en 1840. Toutefois, sous la pression des milieux d’affaires montréalais, il exige que les sulpiciens se départissent de la ferme Saint-Gabriel dans les vingt années à venir. Elle est alors divisée en 501 lots et des ventes sont organisées par le Séminaire. À partir des années 1860, une fois la majorité des lots vendus, le développement de la voie s’amorce dans la partie est, qui se trouve dans l’ancien quartier Sainte-Anne. La partie ouest, qui traverse l’ancien Village Saint-Gabriel (1874-1887), se développe plus tardivement. Vers la fin des années 1880, les bâtiments s’étalent uniformément de part et d’autre de la voie.  

La rue du Centre est d’abord marquée par la forte industrialisation liée à la proximité du canal de Lachine et intensifiée après les travaux d’élargissement de celui-ci à la fin des années 1840. En effet, quantité d’ouvriers s’établissent dans le secteur. La voie est partagée, à la fin du XIXe siècle, entre des Canadiens français et des Irlandais. La rue Shearer sépare géographiquement les deux groupes ; les premiers s’installent principalement à l’ouest, et les seconds à l’est. Après la Première Guerre mondiale, des immigrants venus d’Europe de l’Est, surtout des Polonais et des Ukrainiens, s’établissent à leur tour le long de la voie. Durant la première moitié du XXe siècle, le contraste entre l’ouest francophone et l’est irlandais s’atténue graduellement. La population de Pointe-Saint-Charles subit une baisse radicale après la fermeture du canal de Lachine (1970) ; entre 1931 et 1991, le nombre de résidants passe de 30 000 à 13 000. Malgré ces pertes démographiques, d’autres communautés culturelles arrivent dans le secteur au cours de la seconde moitié du XXe siècle, principalement des Asiatiques de Chine et du Vietnam. Au début des années 2000, Pointe-Saint-Charles demeure un quartier à majorité francophone, où un peu plus du dixième des résidants sont nés à l’extérieur du Canada.

La vie sur la rue

La rue centre en 2006.La rue est commerciale et résidentielle. Cependant, sa vocation institutionnelle est aussi considérable. Le double noyau paroissial formé des églises catholiques voisines de Saint-Gabriel (1895), érigée par la population irlandaise, et de Saint-Charles (1913), construite par la population francophone, est un phénomène unique à Montréal. Trois écoles sont ouvertes au XIXe siècle : Sarsfield pour garçons (1870), Saint-Jean-L’Évangéliste pour filles (1884) et Saint-Gabriel pour garçons (1886). L’arrivée de nouvelles communautés culturelles donne naissance à d’autres établissements religieux : l’église polonaise de la Sainte-Trinité (1934) et l’église ukrainienne du Saint-Esprit (1947). En 1861, une pétition des résidants du secteur convainc les sulpiciens de céder un terrain entre les rues Montmorency et Richmond pour l’ouverture du marché Saint-Gabriel (fermé en 1902). L’arrivée du marché marque le début de la polarisation commerciale. Des restaurants, des tavernes, des lieux de divertissement et des épiceries contribuent à faire de la rue du Centre, particulièrement entre les rues Richmond et Charlevoix, une artère commerciale de quartier. Des bâtiments résidentiels bordent également la voie sur toute sa longueur, surtout entre la rue Charlevoix et l’avenue Atwater. Des habitations plus récentes, construites dans les dernières décennies du XXe siècle, contrastent avec les anciens logements de brique à deux étages et à toit plat. De plus, l’ancienne usine de peinture et de vernis Sherwin-Williams (1903-1985) est convertie en 41 lofts d’habitation en 1998. Le mode de lotissement plus ancien qui a été appliqué dans la ferme Saint-Gabriel ne s’organise pas systématiquement autour de ruelles, ce qui explique la présence de nombreuses portes cochères qui permettent l’accès à la cour. La rue du Centre comporte des places publiques comme le square Tansey (1890), le parc Joe-Beef (1949), le parc d’Argenson (1951) et le rond-point Atwater, orné d’une sculpture célébrant le passé industriel et irlandais de Pointe-Saint-Charles (2001). Parcourue par une ligne de tramway entre les années 1880 et 1950, la voie est desservie par le métro Charlevoix (1978) et deux circuits d’autobus.

Culture et société

La rue du Centre polarise la vie culturelle et sociale du quartier. Dans la première moitié du XXe siècle, la paroisse est au coeur d’initiatives populaires. Plusieurs regroupements, comme le Cercle des Fermières et les Chevaliers de Colomb, permettent aux résidants de s’impliquer dans la vie sociale. Des activités en tout genre, comme des parties de cartes ou des spectacles musicaux, sont organisées dans la salle paroissiale. En 1956, la paroisse Saint-Charles crée le Service Social Paroissial, qui vise à trouver des solutions aux problèmes croissants du quartier. En effet, à partir des années 1960, Pointe-Saint-Charles est frappée de plein fouet par la désindustrialisation et la fermeture du canal de Lachine. En 1974, une personne sur quatre bénéficie d’aide sociale, et plus du tiers des bâtiments nécessitent des rénovations. Le quartier et les conditions de vie se dégradent. À partir de ce moment, les résidants prennent en main l’avenir de Pointe-Saint-Charles. Ils créent des comités qui ont pour but d’organiser des projets et de trouver des solutions aux problèmes locaux. Dans les années 1960-1970, ces groupes militants évoluent et permettent à des initiatives novatrices de voir le jour, comme la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles. Grâce à leur dynamisme, ces groupes deviennent les pionniers de l’action communautaire à Montréal. De façon plus précise, vers 1984, certains de ces projets, menés en collaboration avec la Ville de Montréal, visent directement la rue du Centre : pavage, nouveau mobilier urbain, plantation d’arbres et de fleurs, etc. La Table de concertation Action-Gardien de Pointe-Saint-Charles, créée en 1981, regroupe toutes les organisations populaires et communautaires. La vie de quartier est ravivée par cette solidarité. À ce titre, la Société d’histoire de Pointe-Saint-Charles est créée en 1993 pour mettre en valeur le patrimoine du secteur à travers, entre autres, des visites guidées de la rue du Centre. De plus, cette société organise des conférences et publie des articles dans le journal local pour que les résidants développent un intérêt envers l’histoire du quartier.

Intersection des rues Centre et Richmond vers 1944, VM94, Z-332.La rue du Centre constitue le cœur de Pointe-Saint-Charles. Elle témoigne d’un passé industriel et ouvrier ayant marqué Montréal. La cohabitation parfois agitée entre Canadiens français et Irlandais donne à la rue du Centre un cachet particulier, symbolisé par le double noyau paroissial. La désindustrialisation qui plonge le quartier dans un marasme économique dans la deuxième moitié du XXe siècle suscite un mouvement communautaire considérable. La réaction populaire démontre l’attachement des résidants à leur quartier. La création du parc linéaire du canal de Lachine, puis la réouverture du canal en 2002 pour la navigation de plaisance, contribuent à revitaliser le quartier, attirant autant les Montréalais que les gens de la banlieue qui portent un intérêt nouveau à ce coin de la ville.

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