Histoire de la littérature du Plateau
Inspirant ce Plateau!
Par Hélène-Andrée Bizier
Des écrivains ayant vécu sur le Plateau expérimentent la vie en banlieue, d’autres tentent une adaptation dans les quartiers périphériques dits «Plateau adjacents»... Mais, la plupart de ceux qui lui ont tourné le dos apaisent leur nostalgie en revenant fréquenter les lieux dont ils ont provoqué la création. À l’image des milliers d’artistes qui y vivent ou qui ont vécu depuis un siècle, c’est leur éclectisme, leur curiosité et leurs goûts personnels – et si collectifs en même temps – qui ont fait du Plateau le seul véritable quartier gourmand à Montréal, au Québec et dans le pays. Il n’y manque qu’un marché public. Et encore, est-ce vraiment nécessaire quand pleuvent les boulangeries artisanales, chocolateries, pâtisseries, épiceries fines, cafés, brûleries et restaurants? Ces passionnés qui nourrissent le Plateau essaiment ailleurs seulement parce que, déjà bien garni, le Plateau ne peut en contenir davantage. Le Plateau cultive ses théâtres, de belles salles de cinéma et de spectacles. Il entretient des cafés où l’on écrit, des bars où des écrivains palabrent, écrivent ou se relisent. Il fait surgir des brasseries et autres lieux où le Québec tout entier est prié de bien vouloir venir se raconter. Que dire d’un monde où le cordonnier lit le poème que le teinturier destine à la fleuriste qui suit des cours de création littéraire quelque part sur le Plateau?
Le Plateau est attrayant, unique. Semblable à ceux que l’on aime, il peut être totalement désespérant mais, combien inspirant! Ce n’est pas d’hier qu’il fouette l’imagination, mais rendons à une section de la mosaïque d’anciens villages qui le constituent, le crédit qui lui revient. Car, c’est d’abord autour du square Saint-Louis – l’un des rares parcs résidentiels montréalais – que les écrivains et les artistes se rassemblent vers le dernier quart du XIXe siècle. L’établissement des Canadiens français sur le sommet du coteau Baron relevait autant de l’affirmation nationale que du désir de s’éloigner de la ville et de se rapprocher de l’université et des grandes écoles.
Parlons affirmation nationale : en 1888, l’Université Laval à Montréal – qui se cherche un site permanent et qui entretient une petite rivalité avec McGill – veut prouver que les institutions canadiennes françaises sont aussi solides et prestigieuses à l’est qu’à l’ouest de cette artère. Elle cherche donc à s’établir sur la rue Saint-Denis, plus précisément le long de la pente est du coteau Baron, entre Sherbrooke et Ontario. La «rue de l’éducation francophone» prendrait sa source à l’angle de la rue Saint-Urbain pour se prolonger au-delà de l’ancienne ferme Logan [futur parc La Fontaine] jusqu’au château Dufresne.
Même si l’université est construite dans le voisinage de la cathédrale Saint-Jacques [rues Sainte-Catherine et Saint-Denis], le mouvement consistant à multiplier les belles institutions sur la rue Sherbrooke se poursuit. En progressant de la rue Saint-Urbain vers l’est, on y rencontrera, plus tard, l’école Technique, l’école du Meuble, l’école des Beaux-Arts et l’école d’architecture, le collège Mont-Saint-Louis, la bibliothèque municipale de Montréal, l’hôpital Notre-Dame, du nom de la rue où il a vu le jour, et quelques «écoles à bachot». Fondé en 1874 sur le site de l’actuel hôpital Saint-Luc, le club Saint-Denis monte la côte où, épaulé par le club de Réforme [siège actuel de la SSJBM] et le club Canadien, il se mesurera tant bien que mal au prestigieux club Mount Royal. Pendant ce temps-là, sur les rives des rues Saint-Denis et Saint-Hubert, fleurissent les résidences des professeurs d’université dont les enfants fréquentent les nombreux jardins d’enfances du quartier.
Ne nous y trompons pas, à l’époque, ne s’instruit pas qui veut! Qui, mieux que ces enfants façonnés aux cours de diction et de bonnes manières, sachant lire et écrire bien avant l’âge d’entrer à l’école, peut aborder l’univers des arts et celui de l’écriture? Qui, mieux que la bourgeoisie grasseyante du square, pétrie de juristes, médecins, hommes politiques, notaires, ingénieurs, historiens, chanteurs d’opéra, peut apprécier l’érection, le 24 juin 1906, du monument élevé, en son centre, à la mémoire d’Octave Crémazie? Qui mieux que les intellectuels, romanciers et poètes en germination dans ce «carré» de prestige, pourra savourer l’interminable éloge funèbre rendu par Louis Fréchette à son honorable frère en poésie, et réclamer pour ce dernier un pareil hommage à la fin de ses jours?
Qu’on s’étonne, après cela, de découvrir que ceux qui respiraient le même air que certains membres de l’école littéraire de Montréal, aient été gratifiés d’un rien d’inspiration. Émile Nelligan fait figure d’étoile dans ce firmament. Rendu célèbre 20 ans après sa mort survenue en 1941, le jeune poète de la rue Laval a été mille fois lu et relu par les passants venus s’asseoir sur un banc du parc en essayant d’imaginer comment la vie s’écoulait quand on était assez sensible et lyrique pour écrire le Vaisseau d’Or. S’ils n’avaient pas été aussi concentrés sur leur lecture, ils auraient vu passer Robert La Rocque de Roquebrune et le poète Albert Lozeau et, plus tard, Gérald Godin et Pauline Julien accueillant leur ami Gaston Miron. Ils auraient vu le chanteur et poète Michel Rivard et deux précurseurs du cinéma contemporain, écrivains de leurs propres films, Claude Jutra et Gilles Carle, rentrer chez eux. Un jour ou un autre, ils auraient pu croiser Michel Tremblay à l’affût d’une image à immortaliser dans ses Chroniques du Plateau Mont-Royal.
Survient, au milieu des années 1970, ce phénomène appelé gentrification. Le prix des logements flambe. Peu à peu, poètes et romanciers s’éloignent. Ils ne vont pas loin. Le parc La Fontaine et ses alentours sera leur havre. Après avoir été une ferme parée d’un verger, le vaste quadrilatère a été désertifié pour cause de misère et de chauffage au bois. Les militaires y ont été omniprésents, baraques incluses, de 1845 à 1874 et, quand naît le projet d’une rue Sherbrooke à la gloire de l’éducation, les serres municipales du square Viger viennent d’y être déménagées et on y donne des leçons d’équitation et de chasse à courre. En 1901, lorsque la ferme Logan prend le nom de parc La Fontaine, les étangs ont été creusés, des promenades tracées. L’ensemble est proprement bucolique et les familles qui le fréquentent sont si nombreuses qu’on redoute l’écroulement du ponceau qui permet de passer au-dessus du point de jonction des étangs et de se faire tirer le portrait. Dans le prolongement du parc, la rue Calixa-Lavallée dessert l’école normale Jacques-Cartier. Plus important, un quartier ayant une vie propre, se dessine bientôt autour et au nord du parc. La rue Amherst est prolongée de la rue Duluth à la rue Rachel. Les rues Fabre [Sydenham] et Garnier [Durham] s’étendent jusqu’à la rue Marie-Anne puis, jusqu’à la rue Mont-Royal. La rue Marquette [Seaton] obéit au même parcours à compter de 1904.
Le nom du quartier commémore alors le souvenir de Ludger Duvernay, co-fondateur de la Société Saint-Jean-Baptiste. Le cœur de ce quartier est évidemment le parc La Fontaine, idéal pour l’érection de monuments commémoratifs. En 1922, deux ans après Dollar des Ormeaux, dont la seule œuvre écrite est un testament, le poète Dante Alighieri s’y installe jusqu’à ce qu’on le déplace dans la Petite Italie. Vingt ans plus tard, quand le nom du journaliste Louis Francœur s’inscrit sur un socle, dans le parc, on ne parle pas encore du Plateau.
En 1948, l’école normale est détruite par le feu. Lors de l’inauguration de l’immeuble reconstruit, l’institution est mieux connue par son surnom «école du Plateau» que par son nom véritable. Haut lieu de conférences à saveur nationaliste, elle est fréquentée, le soir, par une flopée d’intellectuels résolus à transformer le monde, en commençant par sortir de la «grande noirceur». Ils s’y rendent en autobus. Approchant de l’arrêt Sherbrooke / Calixa-Lavallée, les chauffeurs d’autobus annoncent «Plateau!». C’est ainsi, dit-on, que le mot a fini par désigner l’ensemble du quartier situé sur les hauteurs de la rue Sherbrooke.
Le parc La Fontaine avait contenu mille attraits : un zoo d’animaux domestiques pour l’instruction des enfants du quartier, un kiosque à musique où la Société des concerts symphoniques [futur de l’OSM] produisit ses premiers concerts en plein air, un théâtre de marionnettes sur le modèle des «marionnettes des Champs Élysées parisiens», une vraie piscine pour les enfants, un terrain de jeux complet animé par des bénévoles. On y a vu des gondoles voguer sur les étangs et des patineurs y glisser en hiver. La Roulotte de Paul Buissonneau initiait les enfants et les adultes au théâtre de divertissement. Ailleurs, près de la fontaine illuminée tous les soirs, le public était invité à fréquenter le théâtre de Verdure, premier théâtre en plein air au Canada.
Ce qui n’est plus de mode est passé…Transformé, le parc demeure l’icône véritable du Plateau. Il a obsédé les jardiniers, botanistes et fonctionnaires qui, voulant soigner l’image de Montréal, ont voulu faire de ce parc un véritable lieu de création et de culture. Voilà pourquoi tant d’artistes et de créateurs ont choisi de vivre autour, d’y flâner et, sans trop s’en rendre compte, de profiter de la quiétude qu’il diffuse.