Les textes qui suivent sont extraits de l’exposition
La Maison LeBer-LeMoyne, un site, un rêve…
Présence amérindienne
À partir des découvertes effectuées lors des fouilles archéologiques, nous estimons que les Amérindiens ont fréquenté ce site sur une période pouvant aller jusqu’à 2 500 ans avant aujourd’hui. Pourtant, en 1642, au moment de la fondation de la mission religieuse de Ville-Marie sur l’île de Montréal, il semble que les Français n’y rencontrent aucun établissement autochtone tel que décrit précédemment par Jacques Cartier. Quelques années plus tard, en 1667, les prêtres sulpiciens qui dirigent la mission, concèdent à Cavelier de La Salle la partie sud de l’île de Montréal, alors nommée fief de la côte Saint-Sulpice.

Fourneau de pipe, terre cuite de type amérindien, antérieur au XVIIe siècle
photo : R-M Tremblay
Les Français explorent le Nouveau-Monde
Dès leur arrivée en Amérique du Nord, les colonisateurs français manifestent un net désir de s’approprier les espaces qu’ils découvrent. Le réseau des voies navigables menant notamment aux Grands Lacs, permet aux explorateurs et aux commerçants de parcourir le territoire. En 1669, René-Robert Cavelier de La Salle vend ses terres, stratégiquement situées à la tête des rapides et face au lac Saint-Louis, afin de se procurer une importante somme d’argent pour réaliser son rêve : découvrir le passage vers la Chine.

Portrait de René-Robert Cavelier de La Salle,
original de A. Guilloux
photo : R-M Tremblay
Le commerce de la fourrure et la Maison LeBer-LeMoyne
Les riches marchands Jacques LeBer et Charles LeMoyne acquièrent une terre avec bâtiments de René-Robert Cavelier de La Salle. Entre 1669 et 1671, ils y font construire une maison de pierre qu’ils n’habitent pas eux-mêmes mais qui abrite leurs employés. La maison sert pour le commerce de la fourrure, notamment pour l’entreposage. Bien en vue sur un promontoire, accessible par la terre ferme, ce poste constitue un lieu d’arrêt obligé entre Ville-Marie (Montréal) et les Pays d’en Haut. Pour éviter l’impétuosité des rapides de Lachine, on y charge de marchandises les canots en partance pour les Grands Lacs et on y décharge ceux qui en reviennent remplis de fourrures. La maison est un poste de ravitaillement et un lieu d’échanges.

Image tirée de l’ouvrage de Désiré Girouard,
Lake St.Louis Old and New Illustrated and Cavelier de La Salle, Montréal, 1893.
photo : R-M Tremblay
Une première famille s’installe
En 1687, la veuve de Charles LeMoyne, Catherine Primot, et Jacques LeBer revendent le lot de terre et la maison à François Guillemot dit Lalande. Ce dernier, qui occupe déjà la maison, avait sans doute l’intention d’en faire une auberge et de cultiver la terre de cet immense terrain. Le massacre de Lachine en 1689 en décide autrement; Guillemot retourne à Montréal suite, semble-t-il, à l’incendie de la maison. Jusqu’à maintenant, les recherches archéologiques n’ont cependant fourni aucune preuve de cet incendie, ni de son ampleur.
La famille de Lorimier, Marguerite Chorel de Saint-Romain, propriétaire
Après une période d’abandon, la maison est acquise par François Chorel de Saint-Romain pour sa fille Marguerite. En janvier 1695, cette dernière s’y installe avec son époux Guillaume de Lorimier. Le couple a l’intention de vivre de la terre qui s’étend derrière la maison sur plusieurs arpents, dont une partie est encore en forêt. La maison appartient à Marguerite Chorel de Saint-Romain. La famille de Lorimier, leurs enfants et leurs petits-enfants vont marquer le site jusqu’au moment de la conquête de la colonie par les Anglais.
Les enfants de Lorimier
Marguerite Chorel de Saint-Romain devient veuve en 1709. En 1730, elle fait un premier partage de la terre avec son fils Claude Nicolas Guillaume de Lorimier, officier militaire. Affecté dans la région des Grands Lacs pendant la première moitié de sa carrière, il est responsable du poste de L’Île‑Perrot en 1747, et en charge de la garnison du Lac-des-Deux-Montagnes de 1749 à 1751. Sa famille comptera dix enfants.
En 1736, Marguerite Chorel de Saint-Romain effectue un second partage de ses terres avec sa fille Marie-Jeanne de Lorimier qui épouse cette même année Joachim de Sacquespée, lui aussi officier militaire. En l’absence de son mari, Marie-Jeanne assume les responsabilités de la maison, l’éducation de leurs trois enfants et l’administration des finances. Elle embauche Pierre Lecompte dit Lafleur et son épouse pour cultiver et ensemencer la terre en 1755.
Lachine : lieu de passage et de commerce
En 1765, Hugh Heney se porte acquéreur de la maison. Il fait construire, non loin de là, une auberge qu’il opère lui-même en plus d’un magasin général. Ses activités commerciales bénéficient du rétablissement de la traite de la fourrure; Heney entrepose les marchandises et les fourrures des marchands-voyageurs. Il entreprend des rénovations majeures à la maison, qui seront effectuées en 1768 par Jean-Baptiste Crête, soit la réparation et la modification des foyers existants et l’ajout d’un nouveau. La maison est sans doute occupée par des locataires qui en exploitent la terre.
Des familles britanniques bien nanties
En 1803, après un long imbroglio juridique, la maison et la ferme deviennent la propriété de Donald Grant, marchand de fourrures associé à la Compagnie du Nord-Ouest. Il voyage fréquemment dans les Pays d’en Haut et c’est son frère John qui gère ses biens en son absence.
Les travaux de creusage du canal vont tronquer les terres où se situe la Maison LeBer-LeMoyne. La propriété est également traversée par le chemin public de la Reine (Haut chemin de Lachine) et le chemin du bas de Lachine, au sud duquel se trouve une maison servant d’école. John Grant acquiert une partie de cette terre en 1812 puis en devient l’unique propriétaire. La ferme est revendue à William MacDonald en 1842.

Coffre, bois et métal, XIXe siècle
photo : R-M Tremblay
Une résidence de villégiature
Au XIXe siècle, la maison devient une résidence secondaire, un lieu de villégiature. Le déplacement des activités commerciales et industrielles vers l’ouest ainsi que le morcellement de la terre isolent cette propriété rurale, placée désormais aux limites du village. Le colonel Wilgress, militaire à la retraite, a d’abord acquis une terre située à l’est de l’ancienne propriété des LeBer et LeMoyne. En 1844, au moment où il achète cette dernière, une partie en est toujours occupée par les baraques utilisées lors des travaux de creusage du canal. Une serre est aménagée du côté est de la maison.
Le tournant du siècle
En 1901, la maison, propriété des Wilgress, est vendue à William Currie. Elle est alors considérée par son propriétaire comme une résidence d’été. Depuis plus d’une décennie, les riches bourgeois de Montréal construisent le long du lac Saint-Louis de confortables résidences secondaires. Les sœurs de Currie, qui héritent de la maison en 1924, la vendent à Karl Gsell en 1941.

Groupe d’hommes et de femmes vers 1920
photo : courtoisie de Madame Galbreith
Fondation du Musée
Vers 1946, la maison est mise en vente. Anatole Carignan, maire de Lachine (1933-1939; 1944-1952) et féru d’histoire, en connaît la valeur patrimoniale. La municipalité acquiert la Maison LeBer-LeMoyne pour la convertir en musée d’histoire. Le Manoir Lachine, comme on l’appelle à ce moment, est inauguré en 1948 lors de la commémoration du centenaire de l’érection civile du village de Lachine.

Le Musée et les aquariums de la pisciculture vers le 3 juillet 1951
L’implication du milieu
À ses débuts, le Musée est géré par la Société d’histoire régionale de Lachine et plusieurs bénévoles sont impliqués. Des expositions sur l’histoire régionale sont présentées dans le Manoir. Un volet sciences naturelles s’ajoute dès 1949, à la suite de l’établissement de la pisciculture sur le terrain. Puis en 1950-51, le laboratoire de l’Office de biologie du Québec est construit.
Le site connaît alors une grande popularité durant une dizaine d’années.
La restauration de la Maison et du site
Après une période de vitalité, le Musée est progressivement désaffecté. L’inauguration de la Voie maritime du Saint-Laurent en 1959 entraîne la fermeture du canal de Lachine et provoque une diminution des activités dans le secteur. La fermeture de la pisciculture en 1962 est suivie, quelques années plus tard, de l’abandon relatif du site.
En 1981, l’ancienne Ville de Lachine entreprend la restauration de la Maison LeBer-LeMoyne. Sous la gouverne du nouveau directeur du Musée, Jacques Toupin, on retire tous les ajouts qui masquent l’aspect original de la Maison LeBer-LeMoyne. Le bâtiment retrouve ainsi les caractéristiques propres à l’architecture française du XVIIe siècle. On choisit toutefois de conserver l’Annexe, un bâtiment construit au XIXe siècle et qui jouxte le côté nord de la maison de pierre. Au même moment, le laboratoire, construit sur le site dans les années 1950, est transformé : on y aménage des salles d’exposition, des bureaux administratifs et des réserves. On le désigne désormais sous le nom de Pavillon Benoît-Verdickt.
Le 15 septembre 1985, le Musée de Lachine rouvre ses portes. La collection du Musée s’enrichit d’un volet beaux-arts qui inclut bientôt une collection d’œuvres d’art public. Par la présentation d’objets historiques et d’œuvres d’art ancien et contemporain, le site retrouve sa vocation d’origine : il est un lieu d’échanges et de communication.
Les fouilles archéologiques, un site classé
Depuis peu, la mise en valeur de la Maison LeBer-LeMoyne est abordée sous l’angle de son potentiel archéologique. De 1998 à 2000, le Musée, en partenariat avec Art Gestion et l’équipe Archéotec, entreprend un projet de fouilles archéologiques en trois étapes. Les résultats inespérés de ces fouilles permettent d’éclairer le passé de la Maison et du site. Un aperçu de ces découvertes et des fruits des recherches subséquentes est présenté dans l’exposition La Maison LeBer-LeMoyne, un site, un rêve…

Le site de la Maison LeBer-LeMoyne et sa collection archéologique sont classés par le ministère de la Culture et des Communications du Québec en 2001. Un an plus tard, le site est désigné Lieu historique national du Canada par le ministère du Patrimoine canadien.