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44. Min Zamaan - Depuis longtemps
La communauté syrienne-libanaise à Montréal de 1882 à 1940

Ce numéro a été réalisé à partir des recherches et des textes de Brian Aboud, rédigés pour le Centre d'histoire de Montréal, dans le cadre de l'exposition temporaire Min Zamaan, présentée au CHM du 10 octobre 2002 au 8 juin 2003.

À la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle arrivent à Montréal des immigrants du Bilad al-Sham, la Syrie « géographique » ou « historique », correspondant à peu près aux territoires actuels de la Syrie , du Liban, de la Jordanie , d'Israël ainsi qu'aux territoires palestiniens occupés de Cisjordanie et de Gaza. Selon les statistiques canadiennes sur l'immigration, environ 6000 personnes venant du Bilad al-Sham sont entrées au Canada avant 1915. On les inscrivit à titre d'Arabes, de Syriens ou de Turcs. Entre 1915 et 1940, 2400 autres personnes de cette région ont immigré au Canada.

Les motifs à l'origine de cette immigration sont attribuables à un ensemble de facteurs : les difficultés économiques et l'incertitude dans certaines régions du Bilad al-Sham; l'attrait d'une meilleure vie dans le « Nouveau Monde »; le souvenir des conflits intercommunaux de 1860 au Mont-Liban et en Syrie et la crainte qu'ils n'éclatent à nouveau; les inquiétudes au sujet de la suspension de la constitution ottomane en 1878; les attaques de 1895 et 1896 contre les chrétiens de Mardin et des régions avoisinantes. Rappelons que le 19e siècle fut une période de changements considérables en Syrie ottomane et dans le monde.

Pour bien des femmes, c'est en tant qu'épouse d'un immigrant revenu au pays pour se marier, qu'elles quittent leur pays. De nombreux mariages sont arrangés entre les familles ou entre le futur époux et les parents de la jeune fille. Du point de vue des parents, un marchand syrien qui a réussi en Amerka est certainement un époux idéal.

Migrer en Amerka est une aventure coûteuse. Toutes sortes de dépenses jalonnent le parcours : le coût des permis de sortie et des autres documents, officiels ou non, délivrés par les autorités ottomanes; les frais demandés par les passeurs; les pots-de-vin; les frais d'hébergement à tous les arrêts; le coût des billets et du transport des bagages, etc. Et puis, au fil des ans, ces départs se rattachent de plus en plus au modèle de la migration en chaîne : frères et sœurs suivent les frères; fils et filles suivent les pères, et ainsi de suite. En cours de route, des agents de voyage et des vendeurs de billets peu scrupuleux peuvent augmenter les prix ou voler l'argent des migrants peu méfiants, les laissant sans ressources.

À la fin du périple, il y a des conditions financières à respecter : pour entrer légalement au Canada, les immigrants syriens doivent avoir en leur possession au moins 50 $ et, après 1908, 200 $. À partir de 1908, les immigrants syriens sont en effet soumis aux conditions d'entrée imposées par le gouvernement canadien à l'immigration asiatique, comme on la désigne, et que le gouvernement cherche à empêcher. En dépit de ces obstacles, les Syriens continuent d'entrer au Canada, mais en plus petit nombre. La Première Guerre mondiale vient temporairement mettre un terme à toutes les vagues d'immigration. Après la guerre, le nombre d'entrées est faible et, en 1930, le gouvernement canadien adopte le règlement PC 2115 qui ferme encore davantage la porte aux Asiatiques, incluant les Syriens.

syrian ladiesMembres de la Société de bienveillance des femmes syriennes (Syrian Ladies Benevolent Society) en 1932. La société a été fondée en 1905. Collection du Centre d'histoire de Montréal.

À Montréal, selon le recensement de 1921, 1500 personnes sont d'origine syrienne. Parmi la population active de la première vague d'immigration syro-libanaise, la proportion de propriétaires de commerces est particulièrement élevée. En 1925-1926, Montréal compte au moins 200 commerces appartenant à des Syriens-Libanais. Cependant, le groupe le plus nombreux est formé par les salariés : commis, vendeurs, livreurs, manœuvres, etc. Les Montréalais d'origine syrienne de cette époque comptent aussi des cols blancs spécialisés ainsi que des professionnels, par exemple des médecins, des avocats, un comptable, un détective, des agents d'assurance, des interprètes et des membres du clergé. Quelques-uns jouent un rôle actif dans le développement des salles de cinéma, par exemple la famille Lawand, qui exploite plusieurs cinémas. Les femmes de la classe moyenne et des familles à faible revenu participent aussi à la vie économique : elles travaillent au commerce de leur mari ou prennent en main les affaires si celui-ci meurt ou tombe malade, travaillent en usines ou comme vendeuses ambulantes, ou encore comme couturières et coupeuses pour des fabricants syriens de vêtements.

Il est un métier que les Québécois associeront aux Syriens au point d'en faire une expression. « Le Syrien s'en vient », dit-on pour signaler l'arrivée du colporteur. Au début, le rayon d'action des colporteurs se limite à Montréal et à ses environs. Mais à mesure que les immigrants arrivent, la concurrence augmente et la recherche de nouveaux marchés pousse l'activité vers les régions éloignées du Québec rural.

Les grossistes de Montréal, anciens colporteurs eux-mêmes dans bien des cas, avancent de l'argent ou des marchandises aux kashshashin, les colporteurs. Un lien de dépendance s'établit alors entre les grossistes et les vendeurs ambulants, du moins jusqu'à ce que les recettes de ceux-ci deviennent régulières.

Les colporteurs vont de village en village et d'une ferme à l'autre, à pied ou en charrette à cheval, avec des valises et des sacs remplis de menus articles : boutons, épingles, fils, ciseaux, dentelles, tissus, bas, stylos, objets religieux, etc. Nombreux sont ceux qui finissent par s'installer dans les villes qu'ils visitent. Dès 1910, des familles d'origine syrienne sont établies à Mont-Joli, La Pocatière , Saint-Michel-des-Saints, Rouyn, Trois-Rivières, Sherbrooke et dans d'autres petites villes et villages partout au Québec.

Le colportage est un travail difficile et exigeant, mais il a permis l'adaptation et l'intégration sociale, culturelle et linguistique des nouveaux arrivants syriens. Ce travail permettait aux immigrants d'être en contact direct avec les Québécois francophones et anglophones ainsi qu'avec les Autochtones. Il les aidait à perfectionner leur connaissance du français et de l'anglais.

cinéma chateauLe cinéma Château, propriété de la famille Lawand, à l'angle des rues Saint-Denis et Bélanger, en 1936. Ville de Montréal. gestion des documents et archives.

Pour ces premiers immigrants, la famille et la communauté jouent un rôle central et leur permettent d'exprimer leurs particularités et de sauvegarder leurs coutumes, leurs traditions. Les mariages se font généralement entre gens de même confession ou du même lieu d'origine, aussi bien pour les premiers arrivants que pour la première génération née au Canada. Mais les immigrants du Bilad al-Sham vont peu à peu créer un éventail de liens sociaux qui vont dépasser les limites de la famille et de la communauté. Ils deviennent ces Montréalais, Québécois et Canadiens que sont aujourd'hui les Rossy, Bounadère, Aboud...

Saviez-vous que...

Arabes et musulmans? Plutôt chrétiens

Contrairement à la croyance populaire, la majorité des premiers immigrants syriens-libanais étaient chrétiens et non musulmans. Ils appartenaient à l'une des nombreuses Églises de rite oriental : grecque-melchite catholique, catholique maronite, orthodoxe d'Antioche (aussi appelée « syrienne » ou « grecque »), syriaque orthodoxe et catholique. Au début, les Syriens chrétiens assistaient aux offices religieux dans des maisons privées, des chapelles temporaires ou des églises catholiques romaines ou protestantes.

Au tournant du 20e siècle, les Syriens orthodoxes d'Antioche constituent le groupe de chrétiens syriens le plus important à Montréal. Entre 1905 et 1910, ils y forment deux communautés qui y établiront par la suite des lieux de culte. L'un des deux groupes assiste aux offices dans la nouvelle cathédrale de la rue Notre-Dame et l'autre, dans une manufacture réaménagée de la rue Vitré. Dans les conversations quotidiennes, on appelle le premier lieu de culte « église haute » et le second, « église basse ». Aujourd'hui, l'église orthodoxe d'Antioche Saint-Nicolas est située sur la rue De Castelnau et l'autre, l'église orthodoxe Saint-Georges, rue Jean-Talon Est.

La rue Notre-Dame Est, une Petite-Syrie au début du siècle

Au début du 20e siècle, et jusqu'aux années 1940, la rue Notre-Dame Est était une véritable Petite-Syrie, cœur de la vie commerciale et culturelle de la communauté syrienne-libanaise. On peut imaginer une rue où tout, depuis l'apparence jusqu'aux bruits et aux odeurs, est distinctif : les conversations qui se déroulent en arabe; les livres, les journaux et les revues en arabe sur les comptoirs des magasins; le cliquetis des pièces de trictrac (tawli) au Syrian National Club; la douce odeur du pain syrien d'Abouessa; les arômes des mets syro-libanais émanant de la cuisine d'Afifi; les échos des chants liturgiques du rite byzantin de la cathédrale Saint-Nicolas. La culture syro-libanaise de Montréal était plus visible et publique que partout ailleurs, bien que la communauté soit aussi présente autour du square Viger et de l'intersection des rues Saint-Denis et Craig (aujourd'hui Saint-Antoine).

En 1925, un Montréalais qui marchait rue Notre-Dame vers l'est, de la rue Saint-Laurent à la rue Berri, pouvait aisément repérer une trentaine de commerces appartenant à des immigrants syriens-libanais et exploités par eux. On y trouvait des détaillants, des grossistes et des importateurs d'aliments, des merceries, des commerces de nouveautés et de menus articles, sans compter les restaurants, les manufactures de vêtements, un barbier, un tailleur et deux confiseurs.

C'est le tournant du 20e siècle qui marque le début de la vie commerciale syrienne rue Notre-Dame Est. Les archives montrent que vers 1899-1900, plusieurs entreprises de tissus et d'articles de mercerie appartenant à des Syriens y ont pignon sur rue : Hochar et Malouf, Rameh, Bosshanna et Couri, Tabah, Goora. Non loin de là, on retrouve les Aboud, Abdelnour, Boosamra, Hoosan et Kattini-Malouf Brothers. Au cours des deux décennies suivantes, la présence des commerces syriens rue Notre-Dame prend de l'ampleur. Elle culmine avant la Crise , à la fin des années 1920. Puis elle commence à décliner progresssivement à partir des années 1930. La société C & A Anbar, qui vend des tissus et des articles de mercerie, est la dernière à disparaître de ce quartier, vers le milieu des années 1980.

Du côté sud de la rue Notre-Dame, près de la rue Berri, s'élevait la cathédrale Saint-Nicolas, la première église orthodoxe construite par la communauté syrienne au Canada, en 1910. Le déclin commercial aura raison de la cathédrale Saint-Nicolas, qui déménagera plus au nord, sur la rue de Castelnau.

De l'autre côté de la rue et un peu plus à l'ouest, à l'adresse 203, se trouvait le Syrian Oriental Café, ouvert vers 1919 par Elias Thomas. Ce café devint rapidement le lieu de rassemblement des marchands syriens et de leurs clients, fournisseurs et associés. Quelques années plus tard, on l'a rebaptisé Syrian National Club. On retrouvait aussi des restaurants tenus par des Syriens. Le restaurant Hoosan, sur la rue Bonsecours, le snack-bar de Lubbos et la salle à manger d'Afifi. Dans son appartement, cette dernière servait tous les jours des repas du « vieux pays » aux commerçants de la rue Notre-Dame.

C'est aussi rue Notre-Dame que Aboosamra Kouri déménage son commerce en 1904. Portant le nom de son propriétaire, Aboosamra Kouri inc., l'épicerie en gros fut fondée en 1892. Située à l'angle nord-est de l'intersection des rues Bonsecours et Notre-Dame, ses enfants en prirent la direction à la mort du père en 1934. En 1941, l 'écrivaine Gabrielle Roy a noté les impressions que le commerce lui avait laissées lors d'une promenade : « Derrière le marché de poissons, s'ouvre un petite rue ou règne une forte odeur de cacahuètes, de noix du Brésil et de bananes. Tous les aliments pour la table des riches semblent avoir été entreposés ici : huîtres de l'Île-du-Prince-Édouard, thé de Ceylan, ananas de San Salvador, olives de Palestine. Aboosamra Kouri, au nom des mille et une nuits, étale, rue Notre-Dame Est, une vitrine de banquet. ».

Ensemble, commerçants et travailleurs, acheteurs et vendeurs, clients et négociants, tant hommes que femmes ont fait de cette partie de la rue Notre-Dame le centre de la vie économique syro-libanaise.

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Livres

Farah-Lajoie, Georges. Ma version de l'affaire Delorme. Toronto , Central News, 1922. 105 p.

Dansereau, Dollard. Causes célèbres du Québec. Saint-Lambert, Sedes, 1990. 227 p.

Fortin, Sylvie. Destins et défis : la migration libanaise à Montréal. Montréal, éditions Saint-Martin, 2000. Collection Pluriethnicité-santé-problèmes sociaux. 127 p.

Monet, Jean. La soutane et la couronne. Le procès du siècle : l'affaire Delorme. Saint-Laurent, Trécarré, 1993. 218 p.

Site Internet
Une exposition virtuelle sur les sciences judiciaires dans le cadre du musée virtuel du Canada. Parcourez entre autres les dates-clefs dans le développement des sciences judiciaires. L'affaire Delorme y est abordée.

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Recherche et rédaction par Brian Aboud, Éric coupal et Josée Lefebvre
Mention obligatoire: Centre d'histoire de Montréal

 
 
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