41. Plumeau et bonnet blanc ou le passage de bonne à aide familiale
Ce numéro a été réalisé en collaboration avec les stagiaires du cours de Stage en milieu professionnel dispensé au département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal. Ce stage est issu d'une collaboration entre Joanne Burgess, professeure au Département d'histoire de l'UQAM, et deux organismes partenaires, le Centre d'histoire de Montréal et l'Association des aides familiales du Québec. Les stagiaires ont contribué à la recherche documentaire pour l'exposition Plus que parfaites, les aides familiales à Montréal 1850-2000 présentée au Centre d'histoire de Montréal et la publication d'un livre du même titre qui l'accompagne. Le travail de recherche a été supervisé conjointement par Joanne Burgess, Raphaëlle De Groot et Elizabeth Ouellet.
Le portrait revient souvent dans l'imaginaire collectif: une jeune femme portant une robe noire et un tablier blanc, habillement typique accompagné d'une coiffe blanche. Servante, bonne, domestique, aide familiale : cette travailleuse, qui a porté plusieurs noms au cours des années, fait partie de la réalité québécoise et particulièrement montréalaise depuis des siècles. Survol d'une profession longtemps peu reconnue, mais qui a su gagner ses galons au fil du temps…
Réalité des domestiques avant le XXe siècle
Dès le Régime français, la Nouvelle-France compte déjà des servantes parmi sa population. Même si les hommes représentent le tiers des domestiques au XVIIIe siècle (on en dénombre approximativement 3000 à Montréal entre 1642 et 1760), la plupart sont des femmes. Parfois engagées dès l'âge de quatre ans, les jeunes filles intègrent le service domestique, perçu comme une forme d'apprentissage. Quand il s'agit d'un enfant, le maître s'engage habituellement à subvenir à ses besoins tant au niveau matériel, éducatif que religieux. Ce dernier accorde rarement un salaire en argent à son employé, préférant lui offrir à la fin de son engagement soit des vêtements neufs, un animal domestique, mais rarement un salaire en argent. L'engagement des enfants dure normalement jusqu'à leur majorité ou au mariage.
 dessin humoristique tiré d'un quotidien du début du siècle. Collection du Centre d'histoire de Montréal
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Le XIXe siècle marque un tournant notable dans les rapports entre maître et serviteur. Alors que, par le passé, les échanges entre les deux se voulaient plus paternalistes, la réalité contractuelle devient dès lors une norme. Toutefois, les règles de conduite et les responsabilités du domestique ne changent guère. Celui-ci doit respect et obéissance à son employeur; il ne peut ni jouer ni boire, tout comme il lui est impossible de s'absenter sans la permission de son supérieur. Les serviteurs (hommes et femmes) représentent, à l'époque, de six à huit pourcent de la population.
Dans les années 1850, la révolution industrielle bat son plein en Amérique du Nord. Les femmes empruntent le chemin de l'usine car, même si cette occupation est bien moins rémunérée que le travail domestique, elle permet d'acquérir une certaine indépendance par rapport au patron : le soir venu, l'employée quitte son travail, contrairement aux servantes en général. Malgré tout, la profession de domestique demeure exercée par des femmes à 90%.
Le féminisme au service des domestiques
 publicité du Vin Saint-Georges. Revue Moderne, février 1940.
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Le XXe siècle s'ouvre sur une ère de militantisme en faveur des femmes. En Angleterre, ces dernières ont entamé leur action pour l'obtention du droit de vote. Le mouvement se répand dans le nord du continent américain. Outre la question du vote, les féministes désirent améliorer le sort de leurs congénères, autant sur le plan personnel que professionnel. Le Montreal Local Council of Women entame, entre autres, un travail de reconnaissance du rôle de la femme à l'extérieur de la sphère privée. Dans une même visée, le Young Women Christian Association (YWCA) s'intéresse à la formation des aides familiales en offrant des cours du soir en sciences domestiques. La Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, fondée et dirigée par Marie Lacoste Gérin-Lajoie et Caroline Béique, met aussi en place, de 1908 à 1911, un bureau de placements pour les domestiques dans le but de faciliter aux femmes l'accès au marché du travail.
Histoire de famille
La reprise des activités du bureau de placement est opérée en 1933 et ce, jusqu'en 1946 , alors que la fille de Lady Lacoste, Marie Gérin-Lajoie, dirige les opérations par le biais de l'organisme religieux qu'elle a fondé, l'Institut Notre-Dame-du-Bon-Conseil. L'Association des aides-ménagères naît du même coup. « Que ferons-nous à la mission de la rue St-Luc? Nous espérons y développer une œuvre de protection et de formation ménagère pour les jeunes filles. », révèlent les archives de cet institut. Dans ces documents, nous y trouvons des données prouvant que la demande pour des jeunes filles s'avère plus importante que l'offre. C'est encore plus vraie pendant les années de la Seconde Guerre mondiale : les femmes délaissent le travail domestique pour celui dans les usines afin de contribuer à l'effort de guerre. Le retour au bercail des soldats forcera les femmes à céder leur place en usine et à reprendre le cours de la vie considérée comme normale à l'époque. À Westmount, le Centre social d'aide aux immigrants, créé par Marie Gérin-Lajoie, prendra la relève de l'Association en 1947, en accueillant et plaçant des immigrants nouvellement arrivés au pays.
Les aides familiales du nouveau millénaire
La tâche des domestiques implique de nombreuses responsabilités, comme l'indique cette évaluation effectuée par l'Association des aides familiales du Québec, en octobre 1998. « Elle [aide familiale] est responsable des aspects liés à l'alimentation, à l'hygiène, à la santé, à la sécurité, aux loisirs et au bien-être général [des enfants, des personnes malades et des handicapées de la maison qui l'emploie] », le tout supervisé par la maîtresse des lieux. « Elle doit démontrer une grande disponibilité et être capable de gérer plusieurs tâches en même temps. » De surcroît, l'employée doit exécuter des travaux saisonniers comme la coupe du gazon, le ramassage des feuilles et le pelletage de la neige. Une charge de travail loin d'être négligeable…
 Membres de l'Association pour la défense des droits du personnel domestique à leur kiosque au Salon de la femme, 8 mars 1982. Archives de l'Association des aides familiales du Québec.
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Au fil des ans, la profession d'aide familiale a gagné une certaine sécurité sociale sur le plan des normes du travail. Toutefois, une image péjorative est encore accolée à cet emploi. Pourtant, l'importance de ce personnage dans l'histoire du Québec et de l'Amérique du Nord ne saurait être amenuisée. Les films et les livres qui mettent en scène des domestiques ne se comptent plus. Une preuve indéniable de la grandeur de son rôle auprès des familles, malgré la contrainte d'avoir une présence effacée…
1. Les archives de l'Institut prouvent que le bureau de placement a fonctionné jusqu'en 1944. Toutefois, l'archiviste actuelle de l'Institut, Marcienne Proulx, croit que les rapports des activités de 1944 à 1946 auraient été détruits.
Saviez-vous que...
 Publicité du catalogue Eaton, 1909-1910. Reproduite avec l'autorisation de Sears Canada.
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L'évolution technologique au service des domestiques ?
De la fin du XIXe siècle au milieu du XXe, les domestiques de la région de Montréal accomplissaient leur travail en ne comptant que sur la force de leurs bras. En effet, le nettoyage des maisons se faisait principalement avec de petites brosses et des outils manoeuvrables uniquement à la main. Pour nettoyer les vêtements, par exemple, les domestiques avaient recours à une planche à laver et une bassinette, rien de plus. Il va sans dire que la venue du pouvoir électrique aurait pu simplifier la tâche des domestiques. Il n'en fut rien. Les appareils ménagers électriques ont d'abord servi dans l'hôtellerie et la restauration dès le début du XXe siècle. Le travail à la main pour les domestiques s'est donc poursuivi. Survient ensuite la crise économique des années 1930. Conséquence de la crise : beaucoup de familles ne peuvent plus acheter d'appareils. Il faudra attendre la Seconde Guerre mondiale pour que les domestiques utilisent de façon courante des appareils ménagers électriques.
Les tâches ont-elles été simplifiées à ce moment? La plupart des écrits révèle que ce n'est pas le cas. Les maîtres, sachant que les domestiques pouvaient accomplir leur ouvrage plus rapidement et avec moins d'effort physique, rajoutèrent certaines tâches à exécuter sur une liste pourtant déjà bien longue…
L'esclavage à Montréal
Peu d'études existent sur l'esclavage en Nouvelle-France ; les quelques informations ici et là que nous avons pu rassembler indiquent que, bien que cela ne soit pas un phénomène étendu, il n'était cependant pas exceptionnel. Pour la période allant de la législation de l'esclavage en 1709 jusqu'à son abolition en 1820, on compte 1376 esclaves. 86,7% de leurs propriétaires sont Canadiens français. Cela est peu surprenant compte tenu que, d'une part, la Conquête a eu lieu dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et de l'autre, on les retrouve à tous les échelons de la société. À cette époque, la possession d'un esclave noir est considéré comme un luxe. Pour leur part, les Amérindiens ne seront jamais totalement asservis.
Quelques esclaves ont défrayé la chronique, comme l'incendiaire Marie Josephe Angélique et la revendicatrice Marguerite Duplessis, mais la plupart n'ont laissé d'autres traces que celles consignées dans les registres de ventes, naissances, baptêmes, décès.
Les appartements des domestiques
Les appartements des domestiques à compter du XIXe siècle ont été fort variés. En effet, les conditions de vie des domestiques dépendaient directement de la situation de leurs maîtres. Si ceux-ci sont fortunés, il y a de fortes chances que les domestiques aient des chambres spacieuses et accès à d'autres salles pour y recevoir des visites. Inversement, si les familles ne sont pas riches, les conditions de vie des domestiques sont souvent de moindre qualité.
Les chambres
Au milieu du XIXe siècle, il n'était pas rare de voir, chez les familles de classe moyenne, une seule chambre pour deux domestiques féminines qui devaient donc partager le même lit. Certains maîtres de l'époque prenaient soin de ne pas trop chauffer les chambres des domestiques car cela pouvait démontrer beaucoup trop d'empathie pour les ceux-ci. Ces chambres étaient mal éclairées, mal aérées, peu meublées et pas décorées.
Cependant, dans les maisons bourgeoises , les domestiques avaient droit à leur propre chambre qui contenait beaucoup de mobilier. Leurs conditions de vie étaient également meilleures. Dans ces maisons, l'étage des chambres et les chambres en elles-mêmes étaient d'un tel luxe que les maîtres se permettaient d'y loger certains de leurs invités à l'occasion.
Par contre, une constante demeure : beaucoup de chambres de domestiques étaient aménagées sous les combles, peu importe le statut de la famille. Si les chambres n'étaient pas au grenier, on les retrouvait au sous-sol des maisons. Les chambres situées sous le toit étaient généralement humides et mal chauffées. La plupart s'avérait glaciale en hiver et suffocante en été. Les chambres situées au sous-sol étaient, elles aussi, bien froides durant la période hivernale. De plus. elles étaient souvent à proximité d'un local de service, telle que la cuisine, qui, par leur grande utilisation, pouvait rendre inconfortable les chambres des domestiques.
Les autres locaux
Très peu de domestiques pouvaient se vanter d'avoir une salle de séjour à leur disposition. Tel était le cas de petits groupes de domestiques travaillant dans les maisons des plus fortunés. Certains d'entre eux avaient accès à une pièce pour y recevoir des amis ou un futur prétendant. Cela leur apportait beaucoup de considération et leur évitait des fréquentations dans de sombres endroits, par exemple…
Les cuisines étaient des locaux utilisés exclusivement par les domestiques. En effet, une importante partie de leur journée se déroulait à cet endroit. Certains y travaillaient, tous y mangeaient et beaucoup venaient s'y reposer le soir venu, une fois leur besogne terminée. Les conditions des cuisines n'ont jamais été très bonnes. Encore une fois, il s'agissait de locaux mal aérés et mal éclairés. De plus, la chaleur était souvent écrasante et insupportable en raison du feu qu'on maintenait tout au long de la journée. Une maîtresse de maison disait plaindre les cuisinières qui passaient leur vie à se cuire pour les repas des maîtres.
En somme, les appartements des domestiques étaient de moindre qualité. Malgré quelques rares exceptions, ces lieux représentaient des conditions de vie difficiles pour la majorité des domestiques.
Lire et voir Montréal
Livres
DE GROOT, Raphaëlle et Élizabeth OULLET. Plus que parfaites, Les aides familiales à Montréal, 1850-2000. Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 2001. 177 pages.
LACELLE, Claudette. Les domestiques en milieu urbain canadien au XIXe siècle. Ottawa, Environnement Canada-Parcs, 1987. 278 pages.
PELLETIER-BAILLARGEON, Hélène. Marie Gérin-Lajoie, de mère en fille, la cause des femmes. St-Laurent, Boréal Express, 1985. 383 pages.
RÉMILLARD, François. Demeures bourgeoises de Montréal, le mille doré : 1850- 1930. Montréal, Méridien, 1986. 242 pages.
Films
Pas le temps d'arrêter, réalisatrice Helene Klodawsky, ONF, 1990, 29 min. 5 sec.
L'une est opératrice de machine à coudre, l'autre est domestique et la troisième, travailleuse à la pièce dans une manufacture. Trois femmes, trois récits, trois rêves, un lien commun : elles sont de couleur, elles sont immigrées, et elles gagnent leur vie avec courage et dignité. Sur le ton de la confidence, elles décrivent leurs aspirations, leurs réalisations et leur combat continuel au sein d'une société qui a encore bien du mal à intégrer les nouveaux arrivants.
Sites Internet
Site traitant de l'histoire des femmes aux Québec de façon chronologique. Rigoureux au plan de la méthodologie historique, ce site renferme une mine d'information pour une histoire que l'on connaît trop peu. À découvrir.
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Recherche et rédaction par Simon St-Michel, Isabelle Dubois, Michel Trottier, Julie Fontaine, Éric Coupal
Mention obligatoire: Centre d'histoire de Montréal