39. Cinémas, théâtres et restes urbains Le théâtre et le cinéma à Montréal entre 1895 et 1915
Montréal possède un riche passé théâtral et cinématographique. Depuis plus d'un siècle, sa population fréquente avec plaisir les nombreuses salles de théâtre, de cinéma, les parcs "d'attractions" et autres "lieux d'amusement" de la ville. Le public montréalais a des goûts très éclectiques. Il est curieux, avide de nouveautés, sensible aux audaces. Il découle de cette attitude l'instauration d'une industrie du spectacle particulièrement dynamique et changeante. L'histoire des "lieux d'amusement" en est une magnifique illustration. À côté des grands théâtres de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, on trouvait une multitude de petites scènes, souvent éphémères, où se rassemblait un public bon enfant, pour rire, pour pleurer, pour chanter, avec des artistes qu'il chérissait.
 Le Théâtre des Nouveautés, Tiré de l'Album Universel, n°24, 11 octobre 1902, p.564
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Montréal avait une curieuse caractéristique. Ville majoritairement francophone, elle faisait néammoins partie du vaste réseau de tournées nord-américaines dont le centre était New York et, plus précisément, Broadway. Par son importance démographique, Montréal avait le statut de one-week-stand dans le circuit des tournées, c'est-à-dire que les troupes séjournaient une semaine dans la ville, y présentant leur spectacle six jours d'affilée, parfois deux fois par jour. Ce statut permettait à la ville de recevoir les plus grosses productions de Broadway. Les grands théâtres de Montréal disposaient ainsi de tout l'équipement et de l'espace requis pour de tels spectacles. Ainsi, les spectateurs ont pu assister à des courses de chevaux (sur tapis roulants), à des effondrements et des explosions, à des naufrages et des combats. Ils ont même vu passer des trains et des avions sur scène!
Le statut fort respectable de one-week-stand avait d'autres avantages. Montréal recevait régulièrement les plus grands artistes de la scène européenne qui entreprenaient des tournées en Amérique du Nord. Ces artistes étaient aussi bien des étoiles de la scène lyrique - Adelina Patti - que des tragédiens shakespeariens de Londres - Ellen Terry, Henry Irving - ou des vedettes parisiennes dont la légendaire Sarah Bernhardt, Coquelin, Réjane ou Mounet-Sully.
L'intégration de Montréal au marché du théâtre nord-américain permettait ainsi au public local de suivre et de vivre les derniers développements du théâtre occidental. Montréal était une ville branchée! Mais cette intégration posait de graves problèmes. En assistant fréquemment et en grand nombre à des spectacles américains, les francophones montréalais participaient à leur propre assimilation linguistique. À la fin du XIXe siècle, cette situation devenait suffisamment alarmante pour que les forces vives de la collectivité francophone mettent tout en oeuvre pour favoriser l'éclosion d'une activité théâtrale professionnelle francophone à Montréal. En l'espace de quelques années, des dizaines de scènes françaises, animées par des artistes européens et canadiens français ont ainsi vu le jour sur Saint-Laurent et dans la partie française de la ville. Les deux plus célèbres d'entre elles sont celles du Monument-National et du Théâtre-National.
La fin du XIXe siècle connaît d'autres bouleversements dont les répercussions sur le patrimoine bâti sont considérables. Quand, en 1896, le cinématographe émigre en Amérique, Montréal est l'une des premières villes du continent à en faire l'expérience. Et quelle expérience! Les Montréalais apprécient tellement le nouvel "art" que des entrepreneurs ne tardent pas à investir dans la construction de vastes salles spécialisées conçues pour la projection des "vues animées". Alors qu'à Paris, Londres et New York, le cinéma était encore présenté dans des espaces modestes, aménagés pour la circonstance, Montréal s'ouvrait à l'ère des "scopes" - le Ouimetoscope, le National Biograph, le Nationoscope -, véritables précurseurs des "movies palaces" qui, dix ans plus tard, allaient émerger en nombre dans le paysage urbain d'Amérique. Montréal était ainsi la première ville du monde à posséder des salles de cinéma de plus de mille sièges!
Avec la première vague d'immigrants juifs, apparurent des salles de théâtre yiddish. Tout à côté se multipliaient les scènes bilingues, parfois trilingues (yiddish), où se mêlaient indifféremment des francophones, des anglophones et des allophones, amateurs de spectacles drôles et légers, parfois érotiques. Le boulevard Saint-Laurent devenait ainsi le lieu privilégié du burlesque montréalais.
La vitalité du théâtre et du cinéma à Montréal entre 1895 et 1915 se manifeste autant par la variété que par le nombre d'établissements répertoriés. On en compte plus de 400 pour la période! Bien sûr, il n'est pas rare qu'une salle ou une scène change de nom mais il n'en reste pas moins que, globalement, on peut estimer à près de 150 le nombre de lieux ayant abrité une scène professionnelle ou une salle de projection dans ce qu'on peut appeler le premier "âge d'or" du spectacle montréalais. Qu'en reste-t-il aujourd'hui? Et dans quel état? À côté de la sauvegarde tardive du Monument-National ou de la rénovation récente de l'ex-Gayety's - actuel TNM -, combien de salles importantes ont disparu, combien sont devenues méconnaissables, combien d'autres survivent dans un anonymat incompréhensible, combien, tel le Théâtre-National - plus vieux théâtre professionnel français du continent -, croupissent dans un état indigne de leur valeur historique?
Une chose est indéniable. Ce qui survit de l'activité théâtrale et cinématographique de la période 1895-1915 ne rend guère compte de la remarquable vitalité de l'époque qui a fait de Montréal une métropole si singulière!
Saviez-vous que...
Le théâtre et l'assimilation
 Le Monument national, Carte postale, 1913, Collection privée
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En assistant fréquemment et en grand nombre à des spectacles américains dans les salles anglaises de la ville, les francophones montréalais ne faisaient pas que développer des goûts théâtraux américains - voire new-yorkais -, ils participaient à leur propre assimilation linguistique. À une époque où l'émigration vers les manufactures de Nouvelle-Angleterre prenait des proportions d'exode massif, où les ruraux délaissaient massivement les terres québécoises pour grossir les rangs des travailleurs urbains, l'avenir collectif des Canadiens français semblait précaire. La petite société francophone se sentait menacée. Et la chose était perçue avec beaucoup d'acuité à Montréal où la langue des affaires, la langue du travail et la langue de l'administration publique était l'anglais. Comble d'ironie, l'anglais s'imposait également comme langue de divertissement et de loisir!
Cette précarité du français était palpable géographiquement et architecturalement. Montréal devenait progressivement une ville victorienne perdant ce qui lui restait de cachet français. Et les anglophones, majoritaires dans la partie ouest de la ville, étaient de plus en plus nombreux à s'installer boulevard Saint-Laurent, lorgnant déjà vers la rue Saint-Denis, où se trouvaient pourtant le siège de l'Archevêché et l'Université de Montréal, coeur de la ville française. Un déplacement sourd mais réel s'effectuait ainsi d'ouest en est. Déjà, le Théâtre-Français (anglophone malgré son nom) - l'actuelle discothèque Metropolis - s'était installé juste à l'est de Saint-Laurent, comme par bravade et les anglophones, qui bénéficiaient avec la construction de la nouvelle rue Prince-Arthur d'une fenêtre directe sur Saint-Laurent avaient décidé d'y construire un immense foyer culturel anglophone, le Baxter Block. Pour contrer cette avancée, les francophones érigèrent plus au sud mais toujours sur Saint-Laurent, leur Monument-National, qu'ils présentèrent comme un rempart protecteur et symbolique de la "race", symbole d'autant plus marquant qu'il est de style néo-Renaissance alors que la mode ambiante était à l'architecture victorienne!
Les choses ne s'arrêtèrent pas là. Quelques années plus tard, à cent mètres à l'ouest du boulevard Saint-Laurent, était construit l'imposant Gayety's - l'actuel TNM -, foyer du burlesque et du vaudeville américains. Dès la toute fin du XIXe siècle, ce boulevard devint ainsi une ligne de démarcation nette et respectée. Les grands établissements anglophones se trouvant à l'ouest, les théâtres francophones, généralement de moindre envergure, à l'exception du Monument-National, se situaient juste à l'est. Quant au Théâtre-Français, il paya toute sa carrière durant son audace, étant boudé par les anglophones qui refusaient de se risquer dans des salles à l'est de Saint-Laurent et par les francophones qui voyaient en lui un intrus dans "leur" ville. Même la visite que Sarah Bernhardt fit à cet endroit en 1905 ne put racheter cette tare originelle.
Le Théâtre-National
C'est le 12 août 1900 qu'est inauguré le premier théâtre professionnel, construit à cette fin, par des francophones. Situé sur Sainte-Catherine, au coin de Beaudry, en plein coeur de la partie française de la ville, le Théâtre-National n'était pas alors la seule scène française de Montréal. L'El Dorade, le Théâtre de la Renaissance , le Théâtre des Variétés - différent de son homonyme actuel et aujourd'hui disparu - avaient déjà pignon sur rue et attiraient des foules appréciables. Mais tous ces théâtres étaient en fait des salles aménagées ou recyclées en théâtre et non pas construites à des fins théâtrales. L'une avait abrité une taverne, une autre un commerce en gros, une autre un restaurant. Quant au Monument-National, inauguré le 24 juin 1893, il abrite à l'origine une salle polyvalente qui n'est pas exclusivement conçue pour recevoir du théâtre.
L'inauguration du Théâtre-National a donc une valeur symbolique considérable. L'épithète "national", que partage aussi le Monument-National, témoigne bien des objectifs de ses fondateurs. Ce théâtre serait le lieu de rassemblement de la collectivité canadienne française qui pourrait y trouver le reflet de son identité, la reproduction dramatisée de sa réalité. Tel est du moins le projet de l'homme de théâtre Julien Daoust, instigateur de la construction du bâtiment.
Metteur en scène, dramaturge, acteur et directeur de troupe, Julien Daoust rêve d'une scène nationale animée, pour l'essentiel, par des artistes nés ou émigrés ici. Il associe à son projet un architecte, Albert Sincennes, et un photographe, A. Racette. Le bâtiment doit contenir mille places. Mais les promoteurs ont vu trop gros. À peine inauguré, le théâtre change de mains. C'est Georges Gauvreau, un restaurateur voisin qui prend la direction des affaires. Homme visionnaire, cultivé et audacieux, Gauvreau sait que la dramaturgie québécoise est encore trop balbutiante pour alimenter un établissement de l'envergure du Théâtre-National où l'on doit présenter, en moyenne, 40 spectacles différents par année. Il doit donc puiser à d'autres sources. Il comprend, que pour attirer le public francophone dans son théâtre, il ne doit pas lui présenter les derniers succès de la scène parisienne - comme cela se fait dans d'autres théâtres de la ville -, mais plutôt, il doit lui proposer les succès de Broadway en français. Car ce public a été formé au théâtre par les troupes de tournée américaine.
C'est ainsi que dès 1900, Gauvreau engage comme directeur artistique le comédien Paul Cazeneuve. Né en France mais élevé aux États-Unis, Cazeneuve a été formé au théâtre à New York et mène une carrière plus que respectable dans des grandes troupes de Broadway. Cazeneuve entreprend de "québéciser" les plus retentissants succès de Broadway qui, souvent, sont des adaptations américaines de versions londoniennes de grand succès parisiens. Cazeneuve ne se trompe pas. Le Théâtre-National attire rapidement une clientèle nombreuse et fidèle. Ce premier objectif atteint, il s'agit désormais de présenter des oeuvres originales. Les "adaptateurs" des productions new-yorkaises se mettent à l'oeuvre, puisant dans l'histoire nationale des événements et des héros. Le Théâtre-National voit ainsi de grosses productions consacrées à Montcalm, Jos Montferrand, De Lorimier, etc.
Les grands drames historiques ouvrent la voie aux drames populaires - le Chemin des Larmes de Julien Daoust - où la réalité quotidienne des Canadiens français est exposée sur scène avec force réalisme. Mais le public aime rire également. Adaptant la revue musicale à la situation québécoise, la scène du Théâtre-National devient rapidement le lieu privilégié de l'humour québécois. Dans ces revues souvent insolentes, on se moque de la politique, des personnalités avec un humour corrosif, le tout ponctué de chansons et de sketches.
Pendant des décennies, le Théâtre-National va ainsi rassembler les plus grands artistes du burlesque et du mélodrame québécois. Mais il vivra mal l'avènement de la télévision. Au début des années 60, il est délaissé. Occupé pour quelque temps par le Conservatoire d'art dramatique de Montréal, il sombre peu à peu dans l'oubli. Converti en cinéma de quartier, puis chinois, puis gai, il reprend depuis 1997 sa vocation première. Mais le plus vieux théâtre français du continent fait peine à voir, tant il est défraîchi et techniquement dépassé.
Lire et voir Montréal
Livres
LACASSE, Germain. "L'Historiographe ou les Débuts du spectacle cinématographique au Québec", les Dossiers de la Cinémathèque , n° 15, Cinémathèque québécoise / Musée du cinéma, 1985, 60 pages.
Un tableau étonnant des premières projections cinématographiques au Québec. Henry d'Hauterives arrive au Québec dès 1897 avec son appareil révolutionnaire et présente des vues animées.
BOURASSA, André-G. et Jean-Marc Larrue Les Nuits de la "Main" - Cent ans de spectacles sur le boulevard Saint-Laurent (1891-1991), Montréal, vlb éditeur, 1993, 362 pages. Une incursion dans cent ans d'histoire culturelle du boulevard Saint-Laurent. Le théâtre,le cinéma et le cabaret y font l'objet d'une analyse attentive et richement documentée.
GAUDREAULT, André., Germain Lacasse et Jean-Pierre Sirois-Trahan Au pays des ennemis du cinéma, Québec, Nuit Blanche, 1996, 216 pages. Les auteurs retracent les premiers pas du cinéma au Québec. Ils renversent les idées reçues et donnent une idée claire des débuts d'une industrie vigoureuse.
LANKEN, Dane. Montreal Movie palaces. Great Theatres of the Golden Era 1884-1938 , Waterloo , Penumbra Press, 1993, 192 pages. Abondamment illustré, l'ouvrage trace un tableau des principales salles de théâtre et de cinéma de Montréal.
Film
De la parole aux actes Réal.: Luc Bourdon, prod.: PAT Téléproductions Documentaire couleur, 51 min. Documentaire sur l'histoire du théâtre au Québec et sur les conditions d'émergence du théâtre professionnel francophone.
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Recherche et rédaction par Jean-Marc Larue et Jean-Pierre Sirois
Révision par Nicolas-Hugo Chebin
Mention obligatoire: Centre d'histoire de Montréal