1. La place D'Youville : mémoire d'une ville
Modeste espace dans la partie ouest du Vieux-Montréal, la place D'Youville
cache bien ses secrets. Qui pourrait se douter que cette place, avec ses sages
façades, ses pavés et son stationnement, est un des hauts lieux de l'histoire de
Montréal?
C'est dans ces basses terres, autrefois traversées par un cours d'eau, la
Petite rivière ou rivière Saint-Pierre, que s'installèrent les premiers
montréalais en 1642. Mais rapidement, cet endroit fréquemment inondé fut
délaissé pour la colline que domine la rue Notre-Dame.
Pendant longtemps, les terrains environnant la place actuelle furent la
propriété de l'Hôpital général. Cet hospice pour indigents, construit entre 1692
et 1694, fut d'abord dirigé par les Frères Charon puis, à partir de 1747, par la
Congrégation des Sœurs de la Charité, ou « Sœurs Grises », fondée par
Marguerite d'Youville.
La proximité du port
allait cependant vouer ce secteur aux activités commerciales. En 1833, on y
érige le marché Sainte-Anne, semblable au marché Bonsecours, pour accommoder les
commerçants de produits frais. Mais cet édifice de deux étages a si belle allure
qu'on y installe en 1844 le Parlement du Canada-Uni, où siègent les députés des
colonies du Haut et du Bas-Canada (le sud de l'Ontario et du Québec actuels).
Les débats politiques cessent de résonner dans ses murs en avril 1849, lorsque
des manifestants anglophones en chassent les élus et y mettent le feu. Ils
voulaient s'opposer à la loi indemnisant les personnes lésées lors des
Rébellions de 1837-1838, mais il en résulte que Montréal perd son statut de
capitale. Une fois reconstruit, le bâtiment revient à sa vocation originelle,
celui d'être un marché public. On y ajoute par la suite un marché aux
poissons.
 La place D'Youville au début du siècle. Ville de
Montréal. Gestion de documents et des archives. |
En 1871, le départ des Sœurs Grises pour leur maison du boulevard
René-Lévesque, alors en pleine campagne, marque un point tournant dans
l'histoire de la place D'Youville. L'ouverture de la rue Saint-Pierre vers le
port entraîne la démolition de leur ancienne chapelle (il n'en reste que des
murs et la trace des anciennes fenêtres). D'autres bâtiments subissent le même
sort pour faire place à la rue Normand. En 1901, la démolition du marché
Sainte-Anne et du marché aux poissons dégage le cœur du quartier où sont venus
s'installer commerces, édifices publics et sièges sociaux. C'est alors que la
Ville de Montréal décide de lui donner le nom de « place D'Youville »
en l'honneur d'une des plus anciennes résidantes de l'endroit. Ce nom fut
préféré à ceux de « Customs Square », « Producer Square » et
« Parliament Square », qui auraient eux aussi rappelé à leur façon
l'histoire du secteur.
Saviez-vous que...
Une rivière fantôme
 Vue du pont Franchère, à l'angle des rues de Callière
et Saint-François-Xavier, vers 1815. La réalisation de cette aquarelle de
Jean-Marie Gaillot s'appuie sur une interprétation des données
archéologiques et historiques disponibles. Ville de
Montréal. |
Si un fantôme hante encore la place D'Youville, c'est bien celui de cette
rivière qui coulait jusqu'à tout récemment sous les fondations du Centre
d'histoire de Montréal.
Il fut un temps où bien vivante, cette rivière prenait sa source dans la
partie ouest de l'île pour se jeter dans le fleuve, à la pointe à Callière,
après avoir longé les fortifications. Puis, jugée insalubre, elle est enfermée
dans un canal souterrain : le collecteur William. La rivière Saint-Pierre
disparaît en 1990 lorsque le collecteur est comblé de sable.
Le Centre d'histoire : une caserne au secours du passé
 Camions et pompiers devant la caserne de pompiers de
la place D'Youville, le 20 décembre 1931. Archives Émilien Sénécal. Centre
d'histoire de Montréal |
Au cœur de la place D'Youville, au numéro 335, s'élève un des plus jolis
bâtiments du Vieux-Montréal avec ses murs de brique rouge et de pierre de taille
de couleur chamois, son toit de cuivre et de plomb, et ses multiples
décorations. Les styles, d'origine très diverses — italien, britannique et
hollandais — qui inspirèrent ses architectes, Joseph Perrault et Simon Lesage,
lui donnent aujourd'hui un charme exotique.
Construit en 1903, l'édifice logea pendant quelques années la caserne
centrale des pompiers, comme le rappellent encore l'inscription et les
bas-reliefs de la façade. En 1908, il devint un simple poste de pompier de
quartier. Au rez-de-chaussée, on pouvait alors y trouver les voitures à incendie
et des bureaux. Les chevaux y avaient leurs stalles et leur fenil à l'arrière
jusqu'aux années 1930, alors qu'ils seront remplacés par des voitures à moteur.
Plusieurs se rappellent encore ces vaillants serviteurs qui, à l'appel de la
cloche, quittaient leurs stalles pour se placer d'eux-mêmes sous les attelages.
Quant à la tour de la caserne, qui domine encore le secteur, elle servait à
sécher les boyaux d'arrosage.
Fermée en 1972, à une époque où le Vieux-Montréal est menacé de toutes parts,
la caserne retrouve en 1983 un rôle qui lui rappelle ses origines : celui
de sauver... la mémoire d'une ville. Soutenu par la Ville de Montréal et le
ministère des Affaires culturelles, un centre d'interprétation y voit le jour.
Si les rénovations intérieures font disparaître les traces de l'ancienne
caserne, elles permettent toutefois d'offrir aux Montréalais un lieu pour
renouer avec leur passé.
Lire Montréal
FERLAND-ANGERS, Albertine. Mère d'Youville. Première fondatrice
Canadienne. Montréal, Librairie Beauchemin Limitée, 1945. 388p.
LACELLE, Claudette. « Marguerite d'Youville » dans Dictionnaire
biographique du Canada. Québec, Presses de l'Université Laval. Volume 4,
pp.253-257.
PINARD, Guy. Montréal. Son histoire et son architecture. Montréal,
Editions La Presse. 6 volumes.
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Mention obligatoire : Centre d'histoire de
Montréal