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45. Le Parlement brûle!

L'histoire de Montréal est jalonnée d'événements plus ou moins connus. Certains sont devenus, avec les années, des anecdotes intéressantes, sans plus. D'autres cependant ont eu tendance à être oubliés malgré leur importance. L'un de ces événements est l'incendie du Parlement à Montréal, le 25 avril 1849.

Cet incendie fut tragique à plus d'un égard. Outre le bâtiment lui-même, y brûleront les quelques 25 000 livres et documents d'archive conservés dans les deux bibliothèques du Parlement. On assiste également à une montée des tensions ethniques entre francophones et anglophones. Montréal perdra cette année-là le titre de capitale du Canada-Uni à la faveur de Toronto et Québec (en alternance jusqu'en 1857, où on l'établira à Ottawa de façon permanente). Revoyons la genèse de cet événement important survenu à Montréal en 1849.

Les excès de colère qui mèneront à l'incendie du Parlement sont dus à des circonstances bien particulières. D'abord, après avoir instauré le Corn act en 1843 qui garantissait sur les marchés britanniques un tarif favorable à la farine et au blé canadien, l'Angleterre met fin à sa politique protectionniste en 1846, résultat de l'effervescence économique en Europe. La réaction de la classe marchande de Montréal (presque exclusivement britannique) est forte et négative : on craint l'abandon de l'Angleterre et on propose même l'annexion aux États-Unis. Le parti de la classe marchande montréalaise, les Tories, favorisent des liens étroits avec la couronne britannique. Depuis la Conquête , le pouvoir politique était exercé par le gouverneur général et le conseil exécutif, où les Tories sont bien présents. Forts des liens étroits qu'ils entretenaient avec ce dernier, plusieurs Tories s'y voyaient nommés. L'avènement de l'Acte d'Union en 1840 et de la responsabilité ministérielle en 1848 brisent cette suprématie. L'alliance entre les réformistes du Haut-Canada et ceux du Bas-Canada les a mis en minorité. Plus encore, les décisions et les lois votées et adoptées à la chambre d'assemblée n'auront plus à recevoir l'assentiment du gouverneur pour entrer en vigueur.

IncendieIncendie du Parlement à Montréal en 1849. Archives nationales du Canada

Lorsque le gouverneur du Canada-Uni lord Elgin donne son accord au bill d'indemnité, il met bien malgré lui le feu aux poudres. Ce bill d'indemnité visait à indemniser les habitants du Bas-Canada ayant subi des pertes matérielles lors des rébellions de 1837-38. Déjà échaudés, les Tories voient l'acceptation du bill d'indemnité comme une confirmation de la domination politique des Canadiens français. Tout cela est, pour eux, intolérable.

Ainsi donc, à la demande du journal The Gazette, plus de 1 500 personnes se réunissent sur le Champ-de-Mars en ce début de soirée du 25 avril 1849. Le ton employé par les orateurs est menaçant. On y parle de trahison du gouverneur Elgin, d'une domination politique canadienne française, de l'abandon de l'Angleterre. On rejette le bill d'indemnité car, selon les Tories, il vise à aider les assassins d'hier : les Rebels de 1837-38. Bien qu'une loi semblable ait été votée et adoptée au Haut-Canada quelques année plus tôt dans le calme, la situation à Montréal s'envenime d'heure en heure. Au bout d'un moment, la foule réunie au Champ-de-Mars prend bruyamment la direction du Parlement par la rue Saint-Paul. Les résidents effrayés préfèrent la quiétude de leur demeure à la colère des Tories qui emplissent les rues. Sitôt arrivés devant le Parlement, les Tories et leurs sympathisants se joignent aux chahuteurs qui lancent déjà des pierres sur le bâtiment. Plusieurs émeutiers iront jusqu'à entrer dans la Parlement pour poursuivre le saccage. Les députés de l'assemblée tentent de sortir à la dérobée. Peine perdue, on leur lance des œufs pourris (le même traitement a été réservé à lord Elgin plus tôt cette journée-là), certains seront même pris à parti par les émeutiers.

Et soudainement, l'incendie se déclare : on voit la fumée sortir des fenêtres. L'incendie prend rapidement des proportions inquiétantes. On refuse l'accès aux pompiers et ceux qui parviennent à passer voient leurs boyaux d'arrosage sectionnés. De plus, l'armée n'intervient pas. Le marché Sainte-Anne et le Parlement du Canada qu'il abrite sont complètement démolis, ses bibliothèques brûlées. La journée du 25 avril 1849 se termine sur une note inquiétante : après avoir incendié le Parlement, les émeutiers partent à la chasse aux réformistes. On déménage temporairement le Parlement au marché Bonsecours, puis dans un théâtre de la rue Notre-Dame. Début novembre, la capitale est transférée à Toronto.

L'année 1849 a été qualifiée d'année de la terreur à Montréal . L'incendie du Parlement y est, bien sûr, pour quelque chose. Cependant, l'incendie et l'agitation du 25 avril ne constituent qu'une amorce à ce qui aurait pu devenir une guerre civile si les Réformistes avaient usé des mêmes moyens que les Tories. Ces derniers saccagent plusieurs résidences et commerces appartenant aux réformistes. Plusieurs d'entre eux se dirigent dans le faubourg Sainte-Antoine avec la ferme intention d'aller saccager et incendier la demeure du premier ministre La Fontaine. Ce dernier est absent, mais des gens armés montent la garde. Près de 200 personnes franchissent les grilles menant à la résidence. Les coups de feu stoppent les ardeurs des émeutiers qui rebroussent chemin avec, sur les bras, un jeune homme atteint mortellement. Pour venger la mort du jeune homme, les émeutiers mettent le feu à l'hôtel Cyrus, lieu de l'enquête sur la mort du jeune homme, sur la place Jacques-Cartier. Cet incendie a lieu le 16 août et n'est qu'un parmi de nombreux à avoir été déclenchés au cours de l'été. Dans ces temps difficiles, on note également plusieurs décès reliés aux émeutes : la jeune Anne McDonnell est morte dans le feu qui a complètement détruit le magasin de chaussures de M. P. Murray, situé au coin des rues Notre-Dame et Saint-Gabriel. L'arrivée de l'automne ramène un calme relatif dans la ville maintenant dépouillée de son titre de capitale.

Les années 1850 sont des années de prospérité économique qui changeront le visage de Montréal. Elle n'est plus la capitale du Canada-Uni, mais elle demeure la ville économique et industrielle la plus importante du pays pour près d'un siècle à venir. Pour plusieurs habitants, la prospérité est le meilleur remède à bien des maux.

ElginPortrait de Lord Elgin . Musée du Château Ramezay

Saviez-vous que...

Les Orangistes

Qu'est ce qu'un orangiste? Un employé de l'Orange Julep? Des cueilleurs d'oranges? Il faut plutôt remonter à l'ordre d'Orange, fondé en Irlande en 1795. Il est initialement constitué pour commémorer la victoire de Guillaume d'Orange (Guillaume III, roi d'Angleterre) sur les catholiques irlandais lors de la bataille de Boyne, en 1690. Au Canada, Ogle R. Gowan fonde une section de l'ordre en 1830. Ils s'installent principalement en Ontario. Ce groupe assiste ses membres, soit en organisant des activités sociales et communautaires, soit en participant à l'accueil de nouveaux arrivants protestants au Canada. Il s'investit également dans la politique et intervient dans divers débats publics.

Par certains aspects, les Orangistes adoptent une attitude franchement hostile à l'égard des francophones et des catholiques. On les retrouve donc mêlés aux événements du 25 avril et de tout l'été 1849 à Montréal. C'est du moins ce que prétend le gouverneur général de l'époque, lord Elgin en affirmant que toute cette désobéissance est l'œuvre des société orangistes qui ont l'appui des élites commerciales et politiques à Montréal et partout au Haut-Canada. Ces gens qui ont pris part active lors des émeutes peuvent être au moins soupçonnés de sympathie orangiste dans leurs volontés de sauvegarder leur pouvoir politique. Vers la fin du XIXe siècle, on qualifiera d'orangistes les gens qui s'opposeront au tout puissant clergé catholique qu'il soit ou non loyaliste et protestant. Bien des catholiques ont aussi été qualifiés d'orangistes par le clergé pour cause d'opinions trop libérales ou anticléricales.

Des Patriotes divisés?

Papineau Portrait de Louis-Joseph Papineau. Archives Nationales du Canada / Accession No. 1986-36-1

L'histoire tragique des Patriotes commence au début des années 1830 pour se finir en 1849 avec l'amnistie générale offerte aux exilés. Qu'advient-il après? Les événements et décisions politiques survenues après les Rébellions vont diviser certains membres influents du mouvement patriote. Le cas de Wolfred Nelson et de Louis-Joseph Papineau est éloquent à cet égard.

D'abord, Papineau leader du parti patriote avant les Rébellions revient au pays en 1845 lorsqu'une armistice est prononcée en sa faveur. Nelson, lui, reviendra trois ans tôt, en 1842, grâce à l'appui de Louis-Hyppolite La Fontaine alors procureur général du Bas-Canada. À leur retour respectif dans la sphère politique, ils ont déjà des opinions opposées sur l'union des deux Canadas. Papineau se refuse à l'accepter et voit l'avenir, depuis l'échec de 1837, dans une annexion avec les États-Unis. Pour ce qui est de Nelson, il refait le saut en politique aux côtés de La Fontaine et travaille activement pour l'obtention de la responsabilité ministérielle, qui sera finalement accordée au Canada-Uni en 1848.

L'affrontement entre Papineau et Nelson eut lieu en 1848. Cette année-là, Papineau manoeuvre de diverses façons pour ravir le leadership à La Fontaine. Ces efforts de Papineau choquent Nelson puisqu'ils ont pour but de briser l'alliance réformiste qui avait pris le pouvoir pour la première fois face aux Tories. C'est lors d'une assemblée en chambre que les rancoeurs des deux hommes éclatent au grand jour : Papineau insinue que la violence de 1837 est attribuable à Nelson. Ce dernier réplique avec colère que la fuite de Papineau au début de la bataille de Saint-Denis a mené la défaite finale du mouvement patriote et toute la misère qui s'ensuivit. Cet échange enflammé eut des répercussions négatives sur la réputation des deux hommes. L'époque des 92 résolutions était alors bel et bien révolue.

wolfred-nelsonDr Wolfred Nelson, L'opinion publique, Vol. 4, no. 18, pp. 209 (1 mai 1873)

Du Champ-de-Mars à la place D'Youville

Qu'ont en commun le Champ-de-Mars et la place D'Youville? Vous pourriez répondre que les deux endroits ont été tour à tour des marchés publics et des stationnements ou que dans la soirée du 25 avril 1849, c'est du Champ-de-Mars, qu'une foule de 1 500 personnes convoquées par la Montreal Gazette s'est dirigée vers la place D'Youville pour, finalement, mettre le feu au Parlement .

Le Champ-de-Mars était propice aux grands rassemblements depuis les années 1740 où il servait de terrain pour les parades et les manœuvres militaires. La construction des fortifications de maçonnerie condamnera le Champ-de-Mars pour un temps. À la destruction du mur en 1812, le gouvernement consacre le terrain aux militaires qui devront d'abord niveler le terrain qui s'inclinait doucement vers la rue Saint-Antoine. Le Champ-de-Mars deviendra, durant quelques temps, un camp de réfugiés accueillant les sinistrés du grand incendie de 1852, lequel avait brûlé près de 1 200 maisons à Montréal. Un marché public y est établi durant les années 1890 et, en 1926, on transforme l'ensemble en un immense stationnement. La récupération et la mise en valeur des vestiges du Champ-de-Mars ont été rendues possible grâce aux travaux des archéologues qui ont fouillé ce lieu de 1986 à 1991, révélant l'ampleur des remparts qui entouraient la ville d'autrefois. C'est à l'occasion des festivités entourant le 350e anniversaire de Montréal qu'est inauguré le nouveau Champ-de-Mars, celui-là même que nous connaissons aujourd'hui.

Tout au long de la deuxième moitié du 19e siècle, dans les grandes villes comme Québec, Trois-Rivières et Montréal, on assiste à un important développement urbain avec l'exode des Canadiens français qui quittent la campagne pour trouver du travail en ville. Pour répondre à l'approvisionnement de ces nouveaux quartiers, on construit de plus en plus de marchés publics. À Montréal, ils sont nombreux. Il y a, entre autres, le marché de la place Jacques Cartier (1804), le marché Bonsecours (1849) et, sur la place d'Youville, le marché Sainte-Anne. Ce dernier dessert la population locale, surtout celle du quartier du même nom situé à l'ouest de la rue McGill, composé majoritairement d'Irlandais.

Le marché Sainte-Anne est construit entre 1832 et 1833 par l'architecte John Wells (Banque de Montréal et maison Notman) sur l'espace libéré par la canalisation de la rivière St-Pierre devenue le collecteur William. Ce premier marché Sainte-Anne avait la particularité d'intégrer le collecteur William dans ses fondations, ce qui lui conférait deux avantages: les celliers restaient frais et les bouchers et tripiers du marché pouvaient jeter leurs déchets directement dans le collecteur par un puits et de là, jusqu'au fleuve. Le marché Sainte-Anne est le premier marché couvert de la ville. En 1835, on lui ajoute un étage et, en 1844, il compte déjà 43 étaux de bouchers, trois de volaille, trois étaux double de vendeurs de fruits et légumes et des commerçants de lard.

champ de MarsUne inspection des volontaires sur le Champ-de-Mars, Montréal, L'opinion publique, mai 1870, p. 148.

Le marché Sainte-Anne change de vocation en 1843, lorsqu'une loi transfère de Kingston à Montréal le siège du gouvernement du Canada-Uni. C'est l'édifice du marché Sainte-Anne qui est choisi pour recevoir les fonctions du Parlement. L'architecte John Ostell s'est chargé d'effectuer les modifications nécessaires. Il conçoit, en même temps, entre les rues St-Pierre et St-François Xavier, un second marché, temporaire et en bois, pour reloger les marchands. Le 24 juin 1845, le Parlement s'installe, faisant officiellement de Montréal, la capitale du Canada-Uni jusqu'en 1849.

Le marché Saint-Anne est reconstruit par l'architecte George Brown en 1851 et, le 14 juin de l'année suivante, les marchands le réintègrent. Un incendie accidentel endommage en partie le marché Saint-Anne en 1893. Six ans plus tard, la Commission des marchés recommande la fermeture du marché. Ce qui sera fait en 1901. En septembre la démolition est complétée et on nomme en décembre de la même année, cet endroit la place d'Youville, en souvenir de Marguerite d'Youville, fondatrice des Sœurs de la charité de Montréal et administratrice de l'hôpital général de Montréal. Dans les années 1920 au moment où la voiture prend de plus en plus de place, on convertit la place en stationnement municipal. La partie est devient pour la première fois une véritable place publique en 2000, selon le concept élaboré par le groupe Cardinal et Hardy, architectes, en collaboration avec Claude Cormier, architecte-paysagiste.

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Livre

DESCHÊNES, Gaston.
Une capitale éphémère, Montréal et les événements tragiques de 1849, Cap-Saint-Ignace, Cahiers du Septentrion, 1999, 160 pages.

Sites internet

Le site Internet de référence pour tout ce qui concerne les Patriotes, les Rébellions et les événements survenus au Bas-Canada en 1837-38. Une richesse documentaire exceptionnelle.

 

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Recherche et rédaction par Éric Coupal
Mention obligatoire: Centre d'histoire de Montréal

 
 
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