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35. Un passé oublié: la vocation militaire de Montréal

Histoire militaire

Soldat «Un canadien en raquette allant à la guerre sur la neige». La Potherie, Histoire de l'Amérique septentrionale, 1753.

Montréal cité militaire? Il semble bien que ce fut jadis le cas. En qualité de ville militaire, Montréal n'a cependant pas été une place-forte, laissant ce rôle défensif à Québec, dont la situation géostratégique se prête mieux à la protection du fleuve, voie d'accès principale de la colonie. Ainsi, au cours des 17 e et 18 e siècles, la jeune cité commerciale de Montréal s'avère plutôt un centre offensif, dont l'apport logistique se révèle névralgique. Puisque l'île de Montréal se trouve au centre d'un réseau hydrographique efficace, la fonction militaire de Montréal liée au ravitaillement, au transport des troupes et à l'organisation d'infrastructures militaires s'est imposée d'elle-même.

Cette vocation débute au cours du deuxième conflit avec les nations iroquoises (1684-1701), lorsque les Français optent pour mener la guerre en territoire ennemi. Montréal devient vite le point de départ d'expéditions vers l'arrière-pays, comme c'était d'ailleurs le cas pour le commerce des fourrures. Le rôle stratégique de Montréal se confirme après 1701, date à partir de laquelle Louis XIV donne aux autorités des colonies le mandat d'empêcher l'expansion anglaise. Pour palier au manque d'hommes et à l'immensité du territoire, les stratèges français font de Montréal le coeur d'un réseau de communication, dont l'importance tient à sa capacité de déployer des troupes et du ravitaillement sur les fronts éloignés et les avants-postes. Pour assurer le succès de l'entreprise, Montréal se dote de divers entrepôts qu'il faudra mieux protéger. La construction d'une fortification à Montréal s'avère donc incontournable.

À partir de 1717, on remplace la vieille palissade en pieux de cèdre, construite en 1687, pour une enceinte de maçonnerie bâtie. Pendant près d'un siècle, celle-ci dessinera les contours de la ville sur un périmètre de 3 500 mètres: allant de l'actuelle rue McGill à l'ouest, à l'actuelle rue Saint-Hubert à l'est; de la rue de la Commune au sud, jusqu'à la ruelle des Fortifications au nord. Outre les fortifications, Montréal possède comme installations militaires une poudrière, une citadelle, un corps de garde ainsi que des entrepôts que l'on nomme à l'époque magasins du roi.

C'est à l'ingénieur Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry que revient la tâche de concevoir l'enceinte. Les considérations tactiques qui dictent la conception du mur reposent sur l'hypothèse que Montréal n'aura pas à subir un siège en règle. Les cours d'eau qui ceinture l'île de Montréal se présentent comme autant de barrières naturelles, que le transport de grosses pièces d'artillerie aura tôt fait de rendre laborieux. À partir de 1665, on érige de nombreux forts sur l'île et sur les rivières environnantes, bloquant ainsi l'accès à la ville. Parmi ceux-ci, on retrouve le fort des Cèdres sur le Saint-Laurent, en amont de Montréal, les forts Saint-Jean et Chambly sur le Richelieu et le fort de Senneville à l'embouchure des Outaouais. La fortification en pierre des champs de Montréal, d'une hauteur de cinq mètres, répond à l'éventualité d'une attaque que l'on suppose nombreuse en hommes mais soutenue par une petite artillerie. Achevée après 26 ans de construction, il semble qu'elle n'aurait pu protéger adéquatement la ville. Aux dires du chevalier Johnstone, ancien aide de camp de Montcalm, la fortification de Montréal ne vaut «guère mieux qu'un mur de jardin». Le chevalier n'aura d'ailleurs pas tort, Montréal ne pourra résister aux Anglais en 1760, pas plus qu'aux Américains en 1775.

Soldats Soldats paradant au Champs-de-mars, 1916. Ville de Montréal. Gestion de documents et des archives.

A l'instar du régime français, Montréal demeure à l'époque britannique une ville de garnison. Elle le restera jusqu'en 1870, année où les troupes britanniques quittent le territoire canadien, nouvellement confédéré. Les militaires logent dans les anciens magasins du roi, convertis en casernes, plutôt que chez l'habitant. Dès 1774, le pôle logistique de la colonie se déplace quelque peu vers la région du Richelieu, à partir de laquelle les Britanniques craignent une invasion des Américians. Lors de la guerre canado-américaine de 1812-1814, Montréal s'avère une fois de plus la plaque tournante des communications entre le Haut et le Bas-Canada, alors que le Richelieu se fortifie. Suite à ce conflit, les Britanniques en viennent à établir un dépôt militaire sur l'île Sainte-Hélène en 1820, quittant les anciennes baraques militaires du Faubourg Québec.

Au 20e siècle, Montréal assume de nouveau son rôle de poste de ravitaillement. La ville, fortement industrialisée, produit un matériel militaire varié et de grande qualité, allant de la confection de poste radio à la fabrication de char d'assaut.

Saviez-vous que...

Vive le vent d'hiver!

À la veille de Noël 1875, un soldat hors d'haleine arrive à la caserne de pompiers n° 2 de la rue Saint-Gabriel: les casernes militaires de l'île Sainte-Hélène sont en feu! Incapables d'amener le matériel sur le site, en raison de la fragilité du pont de glace, les pompiers comptent utiliser les pompes de l'île. Comble de malchance, elles sont gelées! Déjà trop tard, les étages supérieurs des casernes sont détruits. Craignant pour la poudrière, pompiers, soldats, citoyens et agents d'assurances accourus sur les lieux érigent une barrière de neige. Heureusement, un vent de l'ouest a permis d'épargner cette explosive installation... Vive le vent d'hiver!

Plus ça change...

En 1714, alors que les autorités décident d'imposer une corvée de construction des fortifications à Montréal, les résidents de Longueuil refusent catégoriquement d'y participer. Ces fortifications seront bien trop loin d'eux pour qu'ils puissent en tirer un bénéfice! Mené par la milice locale, le mouvement de protestation est tel que le gouverneur Vaudreuil se voit contraint de rencontrer les rebelles à Longueuil. Les esprits s'échauffent alors et dix des chefs sont emprisonnés. Ce n'est donc pas d'hier que Montréal et sa banlieue ne s'entendent pas sur les coûts d'infrastructures à partager!

Le Fort de l'île Sainte-Hélène

Fort Le Fort de l'île Sainte-Hélène en 1961. Ville de Montréal. Gestion de documents et des archives.

Suite à la guerre canado-américaine de 1812-14, les autorités britanniques jugent prudent de restructurer le système de défense de la colonie. Pour ce faire, on élabore un réseau de fortifications, non seulement sur le bord du Saint-Laurent, mais aussi le long de la rivière Richelieu, une voie d'invasion souvent empruntée par les Américains. C'est dans ce contexte que le gouvernement britannique se porte acquéreur en 1818 de l'île Sainte-Hélène, jusqu'alors une possession de la famille Lemoyne. Sous les recommandations du Duc de Wellington, à l'époque grand maître de l'artillerie britannique, le lieutenant-colonel Elias Walker Durnford, ingénieur militaire, conçoit un ensemble fortifié sur l'île. De même nature que la citadelle de Québec, il s'agit essentiellement d'une forteresse entourée d'une batterie de canons. Elle se compose d'un arsenal (dépôt de munitions), d'une poudrière, d'une armurerie et de casernes pouvant loger jusqu'à 274 soldats. Les travaux commencent en 1820 et dureront quatre ans. Les militaires s'en serviront jusqu'en 1870, année où l'armée britannique remet l'île au gouvernement canadien.

L'île Sainte-Hélène répondit pendant longtemps aux nécessités géostratégiques de la colonie. Entourée par les rapides Sainte-Marie, elle décourageait un débarquement ou une retraite de l'ennemi. Déjà à l'époque française, on y avait érigé un fortin à la pointe sud-ouest. Lors de la reddition de Montréal en 1760, Lévis avait fait construire des remparts de terre, encore identifiables aujourd'hui, non loin des casernes. Quant aux Britanniques, ils érigeaient dès 1807 deux postes de vigie. Avantage certain, les sous-sols de l'île Sainte-Hélène étaient aussi pourvus d'une pierre de couleur brun rougeâtre appelée «brèche». Plus dure que le granit, cette pierre a servi à la construction de tous les bâtiments militaires de l'île, ainsi que des installations plus récentes comme le pavillon des baigneurs.

Blockhaus La tour et le blockhaus de l'île Sainte-Hélène en 1964. Ville de Montréal. Gestion de documents et des archives.

Outre sa fonction de garnison le Fort de l'île Sainte-Hélène a connu des utilisations diverses au cours des ans. En raison de son isolement il est converti en hôpital lors de l'épidémie de choléra de 1830. Pendant la Première Guerre mondiale bien que l'île soit devenue un parc municipal depuis 1905, les installations retrouvent leur vocation première de dépôt de munitions. Le Fort de l'île Sainte-Hélène a aussi été fréquemment utilisé en tant que prison. D'abord en 1845, on modifie le corps principal de l'arsenal en prison militaire pour tout l'est du pays. Ensuite, lors de la Deuxième Guerre mondiale, le Fort sert de camp de prisonniers. Entre 1939 et 1945, près de 250 prisonniers politiques y sont incarcérés, pour la plupart des sympathisants présumés des dictatures fascistes d'Europe.

Le 3 mai 1955, la Société historique du Lac St-Louis inaugure la vocation muséale des bâtiments militaires de l'île Sainte-Hélène en présentant une petite exposition d'armes et de documents dans le blockhaus des «Fenians». Peu après, le Vieux Fort est investi par la collection grandissante de cette société et devient le Musée militaire et maritime de Montréal. Connu aujourd'hui sous le nom de «Musée Stewart», le Vieux-Fort perpétue le souvenir de l'utilisation par les militaires de l'île Sainte-Hélène. En plus de l'arsenal, occupé désormais par le Musée Stewart, les fortifications, la petite poudrière et le sous-sol de la caserne du Vieux-Fort ont subsisté.

Hormis cet ensemble, la poudrière de la Vallée des Ormes (aujourd'hui abandonnée) et un petit cimetière militaire composent le reste des vestiges de l'utilisation militaire de l'île, le blockhaus ayant été détruit pour la troisième fois par un incendie en 1997. Quant à la Tour de Lévis, construite en 1936-37 comme réservoir d'eau d'une capacité de 4500 hectolitres, elle n'a de militaire que son style architectural!

Lire et voir Montréal

Livres

LAMBERT, Phyllis et Alan STEWART. Montréal, ville fortifiée au XVIIIe siècle. Montréal, Centre Canadien d'Architecture, 1992. 93 pages.
Réalisé dans le cadre de l'exposition Montréal, ville fortifiée au XVIIIe siècle, présentée en 1992, lors des Célébrations du 350e anniversaire de Montréal, cet ouvrage rigoureux est incontournable. On y sonde les problèmes inhérents à une urbanisation basée sur les besoins militaires.

ROBERT, Jean-Claude. Atlas historique de Montréal. Montréal, Art Global/Libre Expression, 1994. 167 pages.
Peu utile en tant qu'atlas historique, l'ouvrage de Jean-Claude Robert s'avère néanmoins pertinent pour ses textes sur le rôle militaire de Montréal, à travers les années. Il contient aussi de nombreux plans anciens de Montréal.

CHARTRAND, René. Le patrimoine militaire canadien, d'hier à aujourd'hui. Montréal, Art Global, 1993. 239 pages. Abondamment illustré, cet ouvrage traite de tous les aspects de la vie militaire au pays.

Films

La Bataille de la Châteauguay réal.: Marcel Carrière, 1978, production: Office National du film du Canada/ Parcs Canada Fiction, couleur, 29 min.
Fiction documentée qui relate les événements entourant la célèbre bataille de 1813, alors que les Voltigeurs du lieutenant-colonel Charles-Michel de Salaberry ont vaincu les troupes américaines du général Wade Hampton, sur les bords de la rivière Châteauguay. Oeuvre intéressante pour les scènes de reconstitution de la bataille.


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Recherche et rédaction par Nicolas-Hugo Chebin et Christine Noël

Mention obligatoire: Centre d'histoire de Montréal

 
 
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