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Vivre ma ville
Catherine Pogonat

MA VILLE EST COHEN

Carte blanche à Catherine Pogonat
Publié le
2 février 2018
Si vous me connaissez un tant soit peu, vous savez à quel point j’aime Montréal. Je l’explore, je la raconte, je la scrute, je la vis. Montréal, c’est plus que mon nid, c’est aussi un de mes grands amours. Et depuis quelque temps, mon amour porte un nouveau nom : Leonard Cohen.

Ces derniers mois, ma ville est Cohen. Elle le porte sur ses murs, en forme de murales immenses, sa musique résonne à la radio, dans les cafés, sa parole est entrée au musée. Cette symphonie urbaine au chanteur mythique m’a donné envie de lui rendre hommage moi aussi. À ma façon. À l’homme, à l’artiste et à l’oeuvre finale qu’il a lancée juste avant de mourir. Un disque qui tourne en boucle chez moi et en moi depuis un moment. Voici mon ode à ma ville, en forme d’ode au poète.

Les Britanniques ont Lennon ou Bowie, la France a Gainsbourg, les USA ont Dylan… Nous avons Cohen. Leonard nous a quittés en laissant derrière lui l’une de ses plus brillantes oeuvres, l’album You Want It Darker. Cohen au sommet de son art. Cohen l’immense poète, l’auteur-compositeur-interprète plus grand que nature.

Il est l’un de nos poètes les plus originaux, les plus puissants. Il savait trouver les mots tsunami, la voix avalanche, le verbe divinement précis et la métaphore qui balaie tout sur son passage. Cohen est Montréal. On entend l’écho de la ville dans son timbre, ses pas dans une ruelle rythment nos silences. Cohen c’est moi, c’est toi, c’est nous. Bob Dylan a eu le prix Nobel, j’aurais tant voulu voir Cohen le recevoir.

En guise de merci pour une oeuvre colossale, et pour cet incroyable album d’adieu. Le testament musical de Bowie était coup de poing, mais si noir qu’il est difficile à écouter aujourd’hui. L’au revoir de Cohen est gorgé de lumière, d’idées, d’inspiration, de poudre magique. Je ne crois pas en Dieu, mais ses chansons semblent écrites dans une langue hors de ce monde, dans une langue divine.

Catherine Pogonat

« Il y a une fissure en toute chose. C’est ainsi qu’entre la lumière. » Cohen savait célébrer les fissures en toute chose. Ses dernières chansons sont l’hiver de l’homme, le crépuscule d’une vie, la route vers l’autre côté, mis en mots et en musique.

Cohen ne voulait pas être musicien. Il ne voulait pas être chanteur. Mais son talent prenait toute la place, débordait de partout. Il n’a pas eu le choix.

Après ses éclatants débuts, son succès mondial, quelques années d’errance ou de silence, il est revenu avec cette œuvre de génie.

Où il ose aller dans des zones compliquées, dans des endroits sombres, intimes et glauques, de façon universelle. Nous visitons tous ces lieux difficiles, mais nous avons souvent peur de les nommer, d’y mettre des mots, par pudeur ou par honte. Cohen n’a jamais eu peur de dire, de jeter du magnifique sur l’impossible. Il le fait avec une élégance rare, avec panache, éclat, et cette glorieuse intelligence.

Leonard Cohen

Leonard Cohen est ancré dans son territoire. Dans ses deux solitudes, dans le parc du Portugal, ou au bar du Bagel etc., qu’il aimait tant. Mais Cohen est hors du temps. Il s’élève au-dessus des modes, des courants. Dans 20, 30, 50 ans, sa poésie sera tout aussi moderne. Ses dernières musiques, composées et arrangées avec son fils Adam, sont parmi ses plus belles. Comme s’il était exactement au bon endroit, au bon moment. C’est le cri de l’âme d’un artiste en totale maîtrise de son art.

Quand l’ultime album de Cohen est sorti, ma mère était mourante. Je passais mon temps sur l’autoroute, en direction de l’hôpital. Et j’écoutais You Want It Darker en boucle. M’arrêtant parfois au bord de la route, les yeux brouillés de larmes. Parce que c’était d’une justesse désarmante. Parce que ça faisait mal là où ça fait du bien. Parce que comme il le disait si joliment, « la poésie n’est pas un passe-temps, c’est un verdict. » Cohen est mon verdict, mon Montréal en ce moment.

Merci Monsieur Cohen. Pour l’ensemble de votre œuvre, pour votre silhouette d’automne, voutée et émouvante, que j’apercevais souvent au détour d’une rue montréalaise. Et merci d’être parti en nous laissant l’un de vos plus beaux albums en guise de signe de la main. Votre voix caverneuse s’élèvera longtemps le long du boulevard Saint-Laurent.

 

CATHERINE POGONAT 

On l’entend à la radio et on la voit à la télévision. Elle couvre la scène culturelle depuis plus de 15 ans. C’est avec l’émission Mange ta ville que Catherine Pogonat a démontré sa passion dévorante pour Montréal.